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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 17:57

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VIII. — VÉRITABLE CARACTÈRE DE LA CONQUÊTE DE L’EMPIRE ROMAIN PAR LES BARBARES.

 

Causes diverses de rapprochement entre les Romains et les Barbares : 2° le réveil de l’esprit national dans les provinces, notamment dans la Gaule, 3° le christianisme.

 

La Gaule fournit un remarquable exemple de cette résurrection de l’esprit national étouffé par la conquête romaine. C’est surtout dans son histoire qu’il faut étudier le mouvement de réaction contre l’autorité impériale et en suivre les progrès[17]. Soumis par César, façonnés par Auguste aux moeurs, aux lois, aux institutions de Rome, les Gaulois ne cessèrent jamais de conserver un certain esprit d’indépendance, un caractère indomptable[18]. La facilité avec laquelle ils adoptèrent la civilisation romaine et se l’approprièrent a pu faire illusion à certains historiens. Les villes, dont la prédominance sur les campagnes est un fait constant, avéré dans l’Empire[19], se modelèrent bien vite sur la métropole ; leurs palais, leurs écoles, leur administration, leur organisation, les embellissements dont elles se parèrent, rappelaient en tout le luxe et l’éclat de la capitale, mais le fond même de la population n’est point devenu aussi romain qu’on a voulu le dire. Le vieil élément celtique se maintint en dépit de la fusion des deux races et chercha constamment à reconquérir le premier rang.

Les révoltes de la Gaule furent perpétuelles ; elles commencèrent sous Tibère, par le soulèvement du Trévère Julius Florus et de l’Éduen Sacrovir[20], et se continuèrent durant les quatre premiers siècles de l’Empire, n’attendant qu’une occasion favorable, saisissant le moindre prétexte, profitant de tous les embarras de Rome. Les chefs de ces révoltes faisaient toujours valoir les mêmes griefs, c’est-à-dire l’aggravation des impôts, l’insolence et la cruauté des gouverneurs romains, la supériorité de la race gauloise sur la race latine[21]. Dès l’époque de Vindex, dont le nom même semblait un symbole de la revendication de l’autonomie gauloise, on voit surgir le projet d’un empire national des Gaules (imperium Galliarum)[22]. La fondation de cet empire, substitué à celui de Rome, est la préoccupation constante des patriotes de la Gaule, leur grand moyen de popularité. Ils répètent partout les prophéties des druides promettant aux nations transalpines le sceptre de l’univers et l’héritage des Césars[23].

Les échecs successifs de Vindex, de Julius Sabinus, de Clodius Albinus élevés à l’empire et traités d’usurpateurs parce que la fortune trahit leurs efforts, ne découragèrent point les Gaulois. La période des trente tyrans, période de confusion et d’anarchie qui succéda aux désastres et aux turpitudes du règne de Gallien, fournit à la Gaule une nouvelle occasion d’attester son esprit d’indépendance, sa prétention de disposer de la couronne impériale et de donner ainsi des maîtres à Rome dont elle ne pouvait parvenir à secouer le joug[24]. Les deux Posthumus, Lollianus, Marius, les deux Victorinus, les deux Tetricus, Saturninus, étaient tous des Gaulois ; parmi les usurpateurs qui furent alors salués empereurs et revêtus de la pourpre, on en compte jusqu’à neuf originaires des Gaules. La plupart appartenaient aux armées où ils avaient fait leurs preuves et contribué puissamment, à la tête des légions, à repousser les Barbares. Les Gaulois passèrent toujours aux yeux des Romains pour les sujets les plus inquiets, les plus turbulents de l’Empire, pour de véritables révolutionnaires[25]. C’est le témoignage que leur rendent tous les historiens latins, sans excepter Tacite[26]. Leurs révoltes avaient paru à tous les empereurs plus dangereuses que celles des autres provinces ; aussi les avaient-ils combattues avec une vigueur exceptionnelle et affectaient-ils d’en triompher comme ils triomphaient des ennemis extérieurs. L’importance de la Gaule pour Rome était manifeste ; elle reculait la frontière romaine jusqu’au Rhin et lui faisait contre la Germanie un plus solide rempart que les Alpes. Le génie politique de César lui avait révélé qu’elle serait un jour le théâtre des luttes du monde romain et du monde germanique[27].

Les Gaulois trouvèrent dans les Germains des alliés naturels contre Rome et le despotisme impérial. Les rapports constants qui s’établirent entre les habitants des deux rives du Rhin favorisèrent une entente commune. Dans la terrible révolte de Civilis, les Gaulois combattaient à côté des Bataves et dans les mêmes rangs. Les usurpateurs gaulois établirent et maintinrent leur pouvoir avec le secours des Francs et des Barbares d’outre-Rhin dont se recrutaient les armées romaines[28]. Les dévastations régulières et périodiques auxquelles la Gaule fut soumise à partir du IIIe siècle durent contribuer singulièrement à réveiller le sentiment national, à grouper les forces du pays ; mais les Gaulois se battaient moins pour Rome que pour eux-mêmes ; le mal que leur faisaient les Barbares n’était pas comparable aux humiliations, aux vexations, aux tortures, aux spoliations de tous genres que leur infligeait le gouvernement romain. Ils en concevaient une vive et profonde irritation ; lorsqu’ils comparaient leur sort à celui des Germains, leur servitude à la liberté dont jouissaient les Barbares, ils se sentaient attirés vers eux, faisaient des voeux pour leur succès et étaient disposés à les considérer comme des libérateurs[29]. Le long et éloquent réquisitoire de Salvien contre les vices des Romains et de leur administration n’est que l’expression du sentiment général dans les Gaules[30]. L’horreur qu’inspirait alors ce titre de citoyen romain, autrefois envié de tout l’univers et devenu un véritable objet d’exécration pour le malheureux qui le traînait comme un boulet, nous donne la mesure du degré d’exaltation où en étaient venus les esprits. Ces bandes armées de paysans, désignées sous le nom de Bagaudes, c’est-à-dire de rebelles[31], qui vivaient dans les bois et se livraient au brigandage, finirent par devenir une classe séparée de la nation, un élément perpétuel de guerre civile, et populaire[32]. On eut beau les traquer comme des bêtes fauves, étouffer leur révolte dans le sang[33], ils renaissaient sans cesse de leurs cendres, se grossissaient de mécontents de tous les partis et de tous les rangs de la société. Vers la fin du IVe et le commencement du Ve siècle, ils couvraient une partie non seulement de la Gaule, mais encore de l’Espagne.

Toutefois, cette protestation publique et manifeste contre la domination romaine ne prit un caractère vraiment efficace que le jour où les Barbares eurent occupé une partie du sol de la Gaule et où Rome elle-même, impuissante à maintenir son autorité, se vit obligée de se replier. La Grande-Bretagne, la Gaule furent successivement évacuées par les légions ; le gouvernement et l’administration se retirèrent après les troupes, abandonnant les anciens sujets de l’Empire à leurs propres ressources[34]. Profitant de cette désertion, de cette retraite, forcée sans doute, mais anticipée du gouvernement romain, les cités gauloises, les cantons s’organisèrent eux-mêmes, levèrent des milices, créèrent un gouvernement, une administration locale, se détachèrent complètement de la métropole et agirent isolément, chacun pour son propre compte, se préparant à repousser les Barbares ou à aller au-devant d’eux[35]. Déjà, sous le règne d’Honorius, les assemblées provinciales des Gaules avaient pris une nouvelle importance et vu s’élargir le cercle de leurs attributions politiques. En vertu d’un édit d’Honorius, daté du 17 avril 418[36], le préfet des Gaules devait convoquer annuellement à Arles une assemblée générale, composée des juges et autres officiers dans les sept provinces[37], ainsi que des notables et des députés des propriétaires territoriaux, pour y délibérer pendant un mois (du 13 août au 13 septembre) sur les moyens les plus propres à survenir aux besoins de l’État et en même temps les moins préjudiciables aux intérêts des propriétaires. C’était surtout en vue des nouveaux impôts exigés par les nécessités de la situation, que l’empereur décrétait la convocation périodique et régulière des assemblées provinciales, mais ce n’était pas moins une concession faite à l’esprit de liberté qui travaillait cette partie de l’Empire et tendait à s’y développer de plus en plus.

Le pays armoricain, la Bretagne actuelle, où s’était réfugié le druidisme, après la conquête romaine, fut un des premiers à proclamer son autonomie, à refuser la soumission et l’obéissance aux magistrats romains et à se constituer en république indépendante[38]. Le fait est incontestable, malgré les objections et les critiques de Montesquieu ; l’abbé Dubos ne l’a point inventé ; il nous est attesté par les contemporains eux-mêmes[39]. La confédération armoricaine fut une ligue pour la défense nationale de la Gaule et l’expulsion des étrangers, soit romains, soit barbares. Elle n’atteignit point le but qu’elle s’était proposé, mais sut affirmer et maintenir son indépendance pendant plus d’un demi-siècle, au milieu des bouleversements incessants dont la Gaule fut alors le théâtre : elle essaya de grouper autour d’elle les populations les plus voisines de la Bretagne, principalement celles du littoral, et ne fit sa soumission aux Francs que sous le règne de Clovis, après avoir épuisé les moyens de résistance et obtenu les conditions les plus favorables. Il n’est pas sans intérêt de remarquer que cette même province de Bretagne, si jalouse de sa liberté et de son autonomie dès le temps des Romains. a gardé dans le cours de notre histoire le même caractère, la même fidélité à sa langue, à ses usages, à ses institutions, ne s’est laissé annexer à la monarchie française qu’en stipulant des garanties spéciales pour le maintien de ses prérogatives et n’a jamais cessé de lutter contre les empiétements du pouvoir royal, contre les abus de la force, quels qu’ils fussent, et de donner les plus nobles exemples de dévouement à la patrie.

La Gaule, détachée de Rome, vaincue par les Barbares, n’en conserva pas moins la tradition romaine. Là, comme dans les autres provinces de l’Empire, plus que partout ailleurs ; la domination des Romains, quatre fois séculaire, avait jeté de profondes racines, laissé des traces ineffaçables. La population gallo-romaine, mélange de la vieille race gauloise et du peuple conquérant, ne s’identifia jamais d’une manière aussi complète avec les nouveaux vainqueurs : elle demeura romaine par la filiation, par le sang, par les lois, par la langue, par les idées. C’est le jugement qu’a formulé de nos jours un de nos plus illustres historiens, M. Augustin Thierry[40]. Les Germains, qui avaient pénétré la société romaine, avant de substituer leur autorité à celle de l’Empire, devaient subir le prestige d’une civilisation qui s’imposait à eux par sa supériorité comme elle s’était imposée au monde ancien, d’une puissance qui, malgré ses faiblesses, ses vices et ses fautes nombreuses, avait lutté victorieusement pendant plusieurs siècles contre tous les éléments de dissolution qu’elle renfermait, en même temps que contre les invasions, faisant face aux ennemis du dedans et du dehors, soutenue jusqu’à la fin par son admirable organisation militaire, dans laquelle les Barbares tenaient eux-mêmes une si grande place[41]. Ces derniers n’arrivèrent donc point comme des inconnus, comme des étrangers, comme de sauvages conquérants habitués à ne rien respecter. Ils avaient fait l’apprentissage de la vie policée, s’étaient façonnés au contact perpétuel des Romains, soit en les combattant, soit en se mêlant avec les habitants des provinces, dont l’ensemble n’était déjà que la réunion des éléments les plus hétérogènes. Les Barbares, comme l’a si bien dit M. de Chateaubriand[42], avaient pris possession de la terre romaine avec l’épée et la charrue avant de la conquérir.

 

[17] Amédée Thierry, Histoire des Gaules sous l’administration romaine.

[18] Lehuërou, Institutions mérovingiennes, liv. I, c. IX.

[19] Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, 2e leçon.

[20] Tacite, Ann., lib. III, c. XL.

[21] Tacite, Ann., lib. III, c. XL.

[22] Tacite, Hist., lib. IV, c. LIX.

[23] Tacite, Hist., lib. IV, c. LIV.

[24] Lehuërou, Institutions Mérovingiennes, liv. I, c. IX.

[25] Trébellius Pollion, Triginta tyranni, c. III (De Posthumio). — Vopiscus, Vita Saturnini, c. I. — Ammien, lib. XXX, c. X.

[26] Tacite, Germania, c. XXIX.

[27] Lehuërou, Institutions Mérovingiennes, liv. I, c. I.

[28] Trébellius Pollion, Triginta tyranni. — Ibid., In Gallieno.

[29] Salvien, De gubernatione Dei, lib. V.

[30] Salvien, De gubernatione Dei, lib. V.

[31] Salvien, De gubernatione Dei, lib. V.

[32] Sismondi, t. I, c. 1, p. 31.

[33] Paneg. vet., Mamertinus Maximiano Augusto, c. IV.

[34] Guizot, Histoire de la civilisation en France, 2e leçon.

[35] Zosime, lib. VI, c. V.

[36] Wenck, Cod. Théod., lib. V priores, append. III, p. 382.

[37] Les Sept Provinces formaient une des divisions administratives de la Gaule à l’époque de la Notitia. Elles comprenaient : la Viennoise, la Première et la Deuxième Aquitaines, la Novempopulanie, la Première et la Deuxième Narbonnaises, les Alpes maritimes, et se trouvaient placées sous la juridiction d’un vicaire spécial, Vicarius septem Provinciarum, relevant lui-même du Préfet du Prétoire des Gaules. (Voir Notitia Dignitatum, édit. Böcking, t. II, p. 71-73.)

[38] Zosime, lib. VI, c. V.

[39] L’abbé Dubos, liv. IV, c. VIII.

[40] Récits des temps mérovingiens, Préface.

[41] Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, 2e leçon.

[42] Études historiques, premier discours, exposition.

 

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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 18:01

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VIII. — VÉRITABLE CARACTÈRE DE LA CONQUÊTE DE L’EMPIRE ROMAIN PAR LES BARBARES.

 

Causes diverses de rapprochement entre les Romains et les Barbares : 1° les vices du gouvernement romain.

 

Nous avons déjà parlé de la fiscalité et des ravages qu’elle exerçait au IV siècle[9]. Le but principal, unique, de l’administration savante établie par les empereurs semblait d’arracher aux malheureux habitants des provinces, sous forme d’impôts, des taxes ordinaires ou extraordinaires, des dons plus ou moins volontaires, des sommes d’argent considérables. Tandis que les ressources diminuaient, que la fortune publique et privée se voyait amoindrie par les maux de l’invasion et d’une guerre permanente qui ruinait l’agriculture et paralysait le développement du commerce, les impôts croissaient toujours avec les besoins vrais ou factices du trésor, obligé de subvenir aux frais d’une administration ruineuse, aux dépenses de la guerre et à l’alimentation de la population oisive des villes. Le poids des charges publiques retombait d’une manière presque exclusive sur la propriété foncière soumise en même temps à l’impôt territorial et à celui de la capitation. Les classes riches avaient seules le moyen d’éluder la loi en se renfermant dans le privilège qui embrassait alors une portion notable de la population, des catégories entières de citoyens. Les riches, seuls admis, selon le langage éloquent et pathétique de Salvien[10], à voter l’impôt, ne le payaient point ou ne le payaient qu’à demi, 0204.gifpressurant à leur tour le pauvre, l’exploitant comme l’État exploitait les contribuables. La misère dans de telles conditions sociales prenait des proportions effroyables, accumulait les haines et les désertions. Tous les moyens semblaient bons pour y échapper ; on sacrifiait tout à cette dure et implacable nécessité, sa condition, son honneur, sa liberté, son pays natal. L’isolement produit le découragement, et le découragement la stérilité. L’État, n’agissant que par lui-même ou par ses agents, concentrait dans ses mains toute l’activité qui est le principe de vie des sociétés ; il absorbait peu à peu les forces individuelles ; paralysait l’initiative privée, détruisait le ressort moral des populations : incapable de tout faire seul, il se privait de ses meilleurs appuis et recueillait les tristes fruits d’une politique déplorable.

C’est un spectacle digne de remarque et plein d’enseignement que celui de la séparation profonde qui existe à cette époque entre le gouvernement et les gouvernés. L’état des personnes est en général le signe caractéristique de la prospérité ou de la misère d’un pays. Dans la société romaine du IVe siècle, les différentes classes d’habitants pouvaient se réduire à trois principales sans compter les esclaves[11]. La première classe était celle des privilégiés et constituait une véritable aristocratie ; la seconde était celle des curiales ou magistrats des cités, et enfin la troisième contenait le menu peuple, c’est-à-dire les habitants des campagnes et des villes, les cultivateurs, soit complètement libres, soit engagés dans les liens du colonat, et les artisans. La grande masse du peuple, véritable élément de force et de défense nationale, se composait alors presque exclusivement des paysans. Sismondi calcule que la classe des paysans, qui formait au commencement de notre siècle les quatre cinquièmes de la population totale dans la plupart des États de l’Europe était encore bien plus nombreuse dans l’Empire romain, où les ouvriers et les artisans étaient loin d’atteindre le chiffre auquel ils sont arrivés de nos jours[12]. Cette classe, si importante par le nombre et par son travail, qui nourrissait le reste de la nation et fournissait les meilleures recrues aux armées, n’avait aucune part dans le gouvernement, demeurait complètement étrangère aux affaires publiques ; on ne songeait à elle que pour l’accabler de redevances et lui arracher de l’argent ; aussi allait-elle toujours en déclinant. Il en était de même des curiales, classe moyenne et intelligente, qui correspondait un peu à notre bourgeoisie moderne. Les curiales, rivés à leurs chaînes comme les colons, traités de déserteurs lorsqu’ils abandonnaient le poste que leur assignait leur naissance, avaient non seulement la charge de l’administration des villes, mais la responsabilité du recouvrement de l’impôt et devaient subvenir à toutes les dépenses de la cité, soit avec les deniers publics, soit par eux-mêmes. La plupart se trouvaient ainsi condamnés à une ruine inévitable et s’efforçaient d’échapper au périlleux honneur qui leur incombait. Leur nombre diminuait sans cesse comme celui des cultivateurs libres. Ammien nous fait cette terrible révélation que dans certaines villes on n’aurait pu trouver, sous le règne de Valentinien, trois curiales[13]. Les empereurs, malgré l’avidité insatiable du fisc, se voyaient contraints de remettre à des villes, à des provinces entières une partie de l’impôt, quelquefois pour plusieurs années (indulgentiæ debitorum)[14]. Le dépeuplement et la misère, tels étaient les deux grands fléaux intérieurs qui dévoraient l’Empire : le premier résultait en partie du second ; tous deux avaient pour cause principale la désorganisation sociale bien plus encore que l’invasion. La pénurie d’hommes et d’argent amène nécessairement la ruine d’un peuple, car ce sont les deux éléments qui renouvellent le corps social et l’alimentent. Aristote, dans son livre de La Politique, n’attribue pas la ruine de Sparte à d’autre cause qu’au manque de citoyens[15].

Cette désorganisation gagna successivement toutes les provinces, même les plus éloignées du centre. Les provinces frontières, plus exposées aux attaques et aux déprédations des Barbares, furent celles où se maintint le plus longtemps l’esprit militaire, qui conservèrent le mieux le précieux dépôt des vertus civiles et guerrières[16]. Leur population, moins amollie que celle des autres parties de l’Empire, sans cesse tenue en éveil par le péril des invasions, puisait dans les nécessités mêmes de la situation une certaine énergie, une force de résistance qu’on ne rencontrait plus ailleurs. La Gaule, la Rhétie, le Norique, l’Illyrie, la Pannonie avaient la réputation de fournir les meilleurs soldats, les hommes les plus robustes, les plus courageux, les mieux trempés. Ces provinces, plus soucieuses que les autres de leur indépendance constamment menacée, pillées par les hordes germaniques, pressurées par les agents du fisc comme étant les plus riches et les plus productives ; songèrent à se défendre elles-mêmes quand elles virent l’incurie du gouvernement romain, impuissant à les protéger d’une manière efficace ; elles réagirent contre cette domination dont le joug leur était plus odieux que celui des Barbares, tendirent à s’en séparer de plus en plus et finirent par briser les derniers liens qui les rattachaient à Rome.

 

[9] Zosime, lib. II, c. XXXVIII.

[10] Salvien, De gubernatione Dei, lib. V, passim.

[11] Guizot, Essais sur l’histoire de France, p. 25.

[12] Sismondi, t. I, p. 31 et suiv.

[13] Ammien, lib. XXVII, c. VII.

[14] Salvien, De gubernatione Dei, lib. V. — Ammien, lib. XVII, c. III. — Ibid., lib. XVIII, c. I.

[15] Aristote, Politique, lib. II, c. IX.

[16] Sismondi, t. I, p. 51-52.

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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 16:51

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VIII. — VÉRITABLE CARACTÈRE DE LA CONQUÊTE DE L’EMPIRE ROMAIN PAR LES BARBARES.

 

Système de Montesquieu. Système de l’abbé Dubos. Influence de l’élément germanique et de l’élément romain. Combinaison des deux éléments.

 

Il y a deux systèmes principaux sur la grande invasion : le système de Montesquieu et le système de l’abbé Dubos.

Montesquieu, dans son savant et profond ouvrage de L’Esprit des lois, en traitant de la théorie des lois féodales dans leurs rapports avec rétablissement de la monarchie française, a été amené à étudier le caractère de la conquête des Francs, question intimement liée à celle de la chute de l’Empire[1]. Selon lui, les Barbares auraient conquis l’Empire dans l’acception pleine et entière du mot ; les vainqueurs, imposant aux vaincus la cession du territoire et la charge exclusive des impôts, les auraient réduits à une sorte de servitude, et le monde romain, sombrant dans ce grand naufrage, aurait fait place à des sociétés toutes nouvelles reposant sur les bases d’un nouvel ordre social. En un mot, l’élément germanique aurait refoulé l’élément gallo-romain ; la population conquise se serait trouvée, sinon détruite, du moins effacée par la population conquérante ; la Germanie, en implantant ses guerriers sur le sol de la Gaule, y aurait implanté du même coup ses lois, ses coutumes et ses institutions, les substituant à celles de Rome.

L’abbé Dubos, contemporain de l’illustre publiciste, mais appartenant à une école opposée,0189 développe des idées et un système contraires[2]. S’appuyant sur les rapports antérieurs des Romains avec les Barbares, sur les nombreux établissements de ces derniers dans les provinces romaines, en qualité de sujets, d’alliés, de soldats ou d’hôtes de l’Empire, il en conclut que l’occupation définitive de la Gaule par les Germains, et en particulier par les Francs, n’a eu aucun des caractères de la conquête, n’a été accompagnée d’aucun acte de violence ni de spoliation, qu’il y a eu une simple substitution des rois francs aux empereurs romains, une cession volontaire, une délégation de droits, du consentement même des peuples. Ce changement, selon lui, a été l’oeuvre du temps et des circonstances, mais non de la force ; les Romains ont continué à jouir sous la domination mérovingienne des mêmes avantages, des mêmes droits que sous l’administration impériale, étant régis par les mêmes lois qu’auparavant, vivant sur un pied d’égalité parfaite avec les Francs.

Le grand nom de Montesquieu, la popularité de son talent et de ses ouvrages, le jugement si sévère qu’il a porté sur l’abbé Dubos[3] ont fait tomber pendant longtemps en discrédit le système opposé au sien ; il semblait qu’on ne pût revenir sur un tel arrêt, accepté par la postérité comme définitif et irrévocable. De nos jours, les progrès de la science et de la critique tendent à modifier singulièrement, sinon l’admiration universelle pour le grand écrivain, du moins la solution donnée par lui au problème historique qui nous occupe. On a rendu justice à l’abbé Dubos : on est revenu aux traditions romaines, trop négligées, et même, ainsi qu’il arrive presque toujours, on est tombé dans l’exagération contraire. Le XVIIIe siècle, il ne faut point l’oublier, malgré le mérite incontestable qu’il a eu de soulever une foule de questions, d’agiter les problèmes les plus divers, et parfois de les résoudre d’une manière heureuse, a été le siècle des systèmes. Il avait des préoccupations spéciales auxquelles n’échappaient ni les meilleurs ni les plus grands esprits du temps, préoccupations qu’on retrouve partout, chez les philosophes comme chez les savants, chez les historiens comme chez les publicistes. Ce qu’on cherchait alors avant tout, dans l’étude du passé, c’était l’application des théories sociales et politiques. Montesquieu, représentant de l’école féodale, a vu surtout le côté germanique et tend à le faire prédominer exclusivement, tandis que l’abbé Dubos, placé au point de vue romain, s’est arrêté avec complaisance sur tout ce qui pouvait favoriser sa thèse, a accordé une prépondérance excessive au maintien et à l’influence des institutions de la Rome impériale. Il appartient à notre époque mieux renseignée, pourvue d’une méthode plus sûre, de découvrir la vérité, de faire dans chaque système la part du vrai et du faux et de restituer ainsi aux âges précédents leur physionomie réelle.

La conquête est un fait positif et qu’on ne peut nier. Les Bourguignons, les Wisigoths, et après eux les Francs, les Vandales, les Lombards, ont pris possession de la Gaule, de l’Espagne, de l’Afrique et de l’Italie, des diverses provinces où ils se sont fixés, en renversant la domination romaine. Cette domination, plus ou moins ébranlée, s’était maintenue jusqu’alors en fait comme en droit ; elle cessa d’exister à partir du jour où les Barbares devinrent les véritables maîtres et substituèrent leur autorité à celle des empereurs.

Gibbon, dans sa volumineuse Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, professe la même opinion. Il déplore l’avènement des Barbares comme le commencement d’une ère nouvelle, ère de ténèbres, de confusion et d’obscurcissement de la civilisation antique, qui arrêta pour plusieurs siècles la marche et les progrès de l’esprit humain. La vue de toutes ces ruines accumulées, soit dans l’ancienne capitale du monde, soit dans les provinces qui avaient appartenu à l’Empire et où les arts avaient brillé du plus vif éclat, produisit sur lui une profonde impression de regrets mêlée d’irritation ; la perte de tant de monuments, d’une organisation sociale et politique si savante, lui faisait presque maudire le triomphe et la conquête des Germains, destructeurs d’une société aussi policée que celle des Romains. Pénétré de ces idées, frappé du spectacle qu’il avait eu sous les yeux en Italie, il chercha à analyser les causes de cette grande révolution en racontant les événements qui l’ont précédée, accompagnée et suivie.

Nos historiens contemporains les plus illustres, Chateaubriand, MM. Guizot, Augustin et Amédée Thierry, le duc de Broglie, voient dans la grande invasion une véritable conquête, mais une conquête d’une nature particulière et digne de toute notre attention Car elle a créé le principe des nationalités sur lequel reposent nos sociétés modernes. Nous n’avons pas la prétention de modifier les conclusions posées par ces maîtres de la science, mais de les préciser et d’y ajouter, s’il est possible, quelques nouvelles preuves tirées de l’état de la société romaine au IVe siècle.

Ainsi que le remarque judicieusement M. Ozanam[4], on a été surtout frappé par les invasions, par ces irruptions violentes et continuelles, qui, pendant toute la durée de l’Empire battirent en brèche la frontière romaine, finirent par la rompre, soumirent les provinces les plus rapprochées du Rhin et du Danube à d’affreuses dévastations, réduisirent les populations à la plus effroyable misère, à un état voisin dû désespoir et portèrent le dernier coup à la monarchie de Dioclétien et de Constantin en renversant le trône d’Occident. Ce côté cependant n’est ni le plus curieux ni le plus important dans l’histoire des grandes invasions et de la chute de l’Empire. Les invasions n’ont pas été le seul fléau qui minât la vieille société romaine ; à côté de ce mal extérieur il y avait un mal intérieur dont les ravages s’exerçaient plus cruellement encore[5], qui pénétrait le corps social tout entier et lui faisait des blessures autrement graves, autrement profondes.

Nous avons déjà analysé les principales causes de ce mal intérieur, à propos des Dedititii, en traitant de la question du colonat. Il remontait à une haute antiquité, s’aggravait tous les jours et devenait d’autant plus désastreux que le gouvernement et l’administration impériale tendaient à le développer. Il est dans la destinée des choses humaines de n’avoir qu’une durée limitée et de ne pouvoir dépasser un certain point. Les peuples, les sociétés comme les individus, portent en eux des germes de décadence et de corruption qui finissent par triompher de l’organisation la plus puissante. Rome était parvenue à ce point de grandeur où la prospérité même devient un danger redoutable[6]. L’étendue de ses conquêtes, le nombre et la variété de ses sujets avaient détruit tout patriotisme. Quelle communauté d’intérêts, de sentiments, pouvait-il y avoir entre les différentes provinces ajoutées successivement à son empire et si diverses par le langage, les moeurs, les usages traditionnels de leurs habitants ? Sans parler de la grande division de l’Orient et de l’Occident, du grec et du latin qui se partageaient d’une manière à peu près égale les pays soumis à la domination romaine et entre lesquels existait une ligne de démarcation si naturelle qu’elle servit plus tard de base à la séparation des deux empires[7], on comptait une foule de langues provinciales, d’idiomes particuliers, de dialectes maintenus dans les rapports quotidiens des populations en dépit de l’établissement universel du latin comme langue officielle. Dans cette immense confusion de races étrangères les unes aux autres, réunies par le seul lien d’une commune servitude[8], il n’y avait place pour aucun esprit public, pour aucun fonds commun d’idées morales, à défaut d’unité nationale. La société romaine ne présentait et ne pouvait présenter aucun des caractères qui constituent une nation. De quels dénouements, de quels sacrifices étaient capables des hommes qui n’avaient conscience ni de leur dignité de citoyens, ni des devoirs que leur imposait ce titre, du moment où ils en avaient perdu les principaux droits ? Rome n’était pour eux qu’une maîtresse impérieuse et non une véritable patrie.

L’isolement complet dans lequel vivaient les habitants des provinces les rendait indifférents aux destinées de l’Empire, dont les intérêts n’étaient plus les leurs. La plupart des provinciaux, provinciales, ne connaissaient le gouvernement romain que par ses préfets ou ses lieutenants, que par les exactions de ses magistrats. Les révolutions continuelles, les guerres -civiles dont ils ressentaient le contrecoup et qu’ils subissaient bien plus qu’ils ne les faisaient eux-mêmes, achevaient de les détacher du principe d’autorité, de relâcher les liens par lesquels ils tenaient à la métropole, La confiance, la sécurité, la prospérité qui résulte de l’ordre et de la paix, en un mot, tout ce qui fait la force d’un État et lui concilie l’affection des sujets était banni du monde romain.

 

[1] Esprit des Lois, liv. XXX.

[2] Histoire critique de l’établissement de la monarchie française dans les Gaules.

[3] Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XXX, c. XXIII-XXV.

[4] Ozanam, Les Germains, c. VI.

[5] Opitz, p. 39-40.

[6] Gibbon, Observations sur la chute de l’Empire romain en Occident, t. VII.

[7] Sismondi, t. I, p. 29 et suiv.

[8] Dareste de la Chavanne, Histoire de France depuis les origines jusqu’à nos jours, t. I, liv. III, § 4.

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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 07:56

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VII - LES BARBARES DIGNITAIRES DE L'EMPIRE

 

Rois barbares patrices.

 

À partir de cette époque l’élément barbare devient le véritable élément dominateur ; l’équilibre se trouve rompu. Ce ne sont plus les Barbares qui cherchent à imiter les Romains ; ce sont au contraire les Romains qui prennent modèle sur les Barbares. On adopte leurs usages, leurs costumes, leurs armes, leurs chants de guerre ; il y a une sorte d’engouement général pour eux ; les modes de Constantinople se règlent sur la Germanie[51]. On veut avoir comme eux de longues et belles chevelures blondes, porter comme eux des hautes chausses (zanchæ), des pantalons (braccæ) ; le barritus est enseigné et répandu dans toutes les armées romaines comme l’accent le plus mâle et le plus digne de préluder aux combats. La cour de Gratien avait déjà donné ce funeste exemple. Le jeune empereur, plein d’ardeur, passionné pour la chasse comme pour la guerre, se sentait attiré vers les Barbares dont les goûts étaient plus conformes aux siens que ceux des Romains[52]. On le voyait souvent vêtu à la manière des Barbares, abandonnant la toge ou le paludamentum pour les fourrures et les peaux de bêtes dont s’affublaient les Germains[53]. Ceux des Romains qui conservaient le culte des traditions nationales voyaient dans cette transformation des usages de la vie matérielle un signe précurseur de la chute de l’Empire[54] ; ils s’en alarmaient et reprochaient à Gratien son penchant pour les Barbares, comme on l’avait déjà reproché à Constantin ; mais leur voix n’était plus écoutée. Le rhéteur Themistius nous parle de statues élevées aux rois barbares à côté de celles des autres personnages illustres de l’État,  dans la curie de Constantinople comme à Rome sur le forum de Trajan[55]. On regardait avec un œil d’envie ces nouveaux venus dont la faveur grandissait tous les jours et que la munificence impériale comblait d’honneurs. Un évêque du temps, Synecius, dans un de ses écrits où il trace au fils de Théodose les devoirs et les obligations de la royauté, déclare qu’en Orient Goth est devenu synonyme d’homme et Romain celui de femme[56].

Il y eut plus tard, vers la fin du IVe siècle, sous les fils de Théodose, Arcadius et Honorius, quelques tentatives pour réagir contre l’envahissement des modes empruntées aux Barbares et qui avaient un si grand succès. On voulut les proscrire, soit à Rome, soit dans les provinces voisines de Rome comme contraires à la majesté et à la dignité de l’ancienne capitale de l’Empire. Deux rescrits, datés l’un de l’an 397[57], l’autre, un peu postérieur, de l’an 416[58], interdisent formellement, sous peine de l’exil et de la confiscation des biens, l’usage, dans la ville de Rome ou les environs, des hautes chausses, des pantalons, des longs cheveux, des fourrures, même pour les esclaves.

Quel résultat, quelle autorité pouvaient avoir de semblables décrets, tandis que les deux princes qui les avaient signés se trouvaient eux-mêmes gouvernés, l’un par le Gaulois Rufin, l’autre par le Vandale Stilicon ? Rufin, d’abord commandant des troupes palatines[59], s’était élevé successivement par le consulat et la préfecture du prétoire à un degré de puissance qui le rendait le véritable maître des affaires[60]. Il exerça à Constantinople le pouvoir absolu sous le nom d’Arcadius pendant plusieurs années, en profita pour acquérir une immense fortune, voulut marier sa fille avec le jeune prince et songeait à usurper l’Empire lorsqu’une de ces conspirations de palais alors si fréquentes déjoua ses plans et le renversa.

Stilicon n’avait rien de commun avec le favori d’Arcadius. C’est une grande figure : par son mérite personnel, par sa supériorité incontestable, par ses talents militaires et politiques, il était digne du choix de Théodose et de l’influence qu’il exerça sur son pupille Honorius. Son père avait déjà servi dans les armées romaines et commandé une aile de cavalerie des Vandales auxiliaires[61]. Il se fit remarquer de bonne heure, fut placé lui-même  à la tête des légions et devint, après la mort du grand Théodose, tuteur du plus jeune da ses fils, régent de l’empire d’Occident[62]. Cette position dans laquelle il se maintint pendant quatorze ans (395-408), lui permit de, déployer les éminentes qualités dont il était doué. La situation de l’Empire était alors des plus critiques. Menacé de toutes parts par ses ennemis du dehors, miné au dedans par une dissolution sans exemple, il n’avait plus que les apparences de la vie. Stilicon, par son habileté, par son activité prodigieuse, sut faire face à tous les dangers et arrêter les progrès du mal. La brillante victoire de Pollentia sur les hordes germaniques conduites par Radagaise sauva l’Italie et augmenta encore sa puissance[63]. On se crut délivré des Barbares ; ce fut une explosion de joie, un concert universel de louanges dont le poète Claudien se fit l’interprète dans ses vers[64]. Le faible, le lâche Honorius, enfermé dans son palais de Ravenne, où il se trouvait plus en sûreté qu’à Rome, ne voulut point écouter les conseils de son ministre, profiter de la paix conclue avec Alaric pour s’emparer de l’Illyrie et assurer sa prépondérance en Orient de manière à concerter une action commune des deux empires0176b.jpg contre les Barbares. Il aima mieux prêter l’oreille aux accusations de ses courtisans qui, jaloux de Stilicon, cherchaient à le perdre dans l’esprit du maître en le représentant comme un ambitieux dont le but unique, après avoir rempli le palais et les armées de ses créatures, marié ses deux filles à l’empereur[65], était de se faire couronner et de supplanter Honorius. Stilicon succomba ; car il ne sut pas ou ne voulut pas déjouer les complots de ses ennemis ; sa mort fut une perte irréparable dans les circonstances où était placé l’Empire. L’historien Zosime loue sa modération, sa probité, et, dans son admiration pour ce grand homme, il ne néglige point de nous indiquer la date précise de sa mort qui eut lieu en 408, le 10 des kalendes de septembre (23 août), sous le consulat de Bassus et de Philippe[66].

Le patriciat, nouvelle dignité créée par Constantin, supérieure même à la préfecture du prétoire, devint également, dès cette époque, l’objet de l’ambition des Barbares[67]. Les patrices, pères de l’empereur et de la patrie, ne cédaient le pas qu’aux consuls[68] ; nommés à vie, ils siégeaient de droit dans le consistorium et prenaient rang immédiatement après le souverain. Aucune fonction particulière n’était attachée à ce titre honorifique et personnel ; mais ceux qui en étaient revêtus occupaient déjà les premiers emplois et présidaient le conseil des ministres en l’absence de l’empereur ou du consul. C’était la plus haute récompense qui pût être décernée par le prince. Durant tout le Ve siècle, nous la trouvons conférée soit à des Romains, soit à des Barbares. Le Suève Ricimer, gendre d’Anthemius, qui exerça jusqu’à sa mort une véritable tutelle sur les empereurs d’Occident, les faisant et les défaisant à son gré, était patrice. Les rois barbares eux-mêmes ne dédaignèrent point de briguer le patriciat dont ils se faisaient gloire bien plus que de leur propre royauté[69]. Comme maîtres de la milice et comme patrices, ils étaient reconnus partout pour les lieutenants de l’empereur ; leur autorité dans tous les pays qu’ils avaient occupés ou conquis devenait incontestable et légitime aux yeux de la population romaine[70]. Gundéric, Gondebaud, Chilpéric, Sigismond, Childéric, Clovis, presque, tous les rois bourguignons ou francs, furent maîtres de la milice ou patrices. Cette tradition de respect pour les dignités romaines se perpétua jusque dans le moyen âge, et, quand Charlemagne, l’an 800, fut couronné à Rome par le pape Adrien Ier, il s’intitula le restaurateur de l’empire d’Occident.

 

[51] Opitz, p. 38-39.

[52] Ammien, lib. XXXI, c. X.

[53] Aurelius Victor, Épitomé, c. XLVII.

[54] Cod. Théod., XIV, tit. 10, Paratitlon.

[55] Themistius, Orat., XV, p. 190-191.

[56] Synecius, In oratione de regno.

[57] Cod. Théod., XIV, tit. 10, loi 2.

[58] Cod. Théod., XIV, tit. 10, loi 4.

[59] Zosime, lib. IV, c. LI.

[60] Zosime, lib. IV. c. LII.

[61] Opitz, p. 31.

[62] Zosime, lib. V. c. I. — Opitz, p. 39.

[63] Zosime, lib. V, c. XXVI.

[64] Claudien, De laudibus Stilichonis.

[65] Zosime, lib. V, C. XXVIII.

[66] Zosime, lib. V, c. XXXIV.

[67] Zosime, lib. II, c. XL.

[68] Cassiodore, Var., VI, 2.

[69] L’abbé Dubos, liv. III, c. IV.

[70] L’abbé Dubos, liv. II, c. IV.


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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 08:48

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

Chapitre VII - LES BARBARES DIGNITAIRES DE L'EMPIRE

 

Les Barbares consuls ou maîtres de la milice : Dagalaiphe, Merobaudes, Arbogaste, Stilicon.

 

L’influence des Barbares, pendant toute la seconde moitié du IVe siècle, fut considérable. Ils étaient partout, avaient envahi successivement les armées, les magistratures, la cour, les conseils du prince ; on pouvait leur appliquer ce que Tertullien disait un siècle auparavant des chrétiens[22] : Nous ne sommes que d’hier et cependant nous remplissons vos places, vos maisons, vos palais. Dans quel lieu pénétrerez-vous sans nous y rencontrer ?

Parmi tous ces peuples de la Germanie, appelés à fournir à l’Empire des capitaines, des généraux, des hommes d’État, des ministres, les Francs tiennent la première place ; leurs noms dominent tous les autres. A chaque page d’Ammien Marcellin nous retrouvons quelqu’un des leurs mêlé aux événements et à la politique. Lorsque Constantin leur accordait toutes ses faveurs, il ne prévoyait point que son fils Constance se verrait disputer l’héritage paternel par l’usurpateur Magnence, fils d’un de ces Barbares admis dans la Gaule à titre de Læti, et qui du commandement de deux légions, les Joviens et les Herculéens, s’éleva jusqu’à la pourpre impériale. Acclamé par le peuple, salué Auguste par les soldats, Magnence força l’empereur Constant à fuir en Espagne et à s’y donner la mort, puis, à la tête d’une armée composée principalement de Francs et de Saxons, il tint en échec Constance pendant plusieurs années, jusqu’à ce que la trahison d’un autre Franc, Silvanus, fît tourner la fortune du côté de son rival. La plupart des corps d’élite dont se composaient les troupes palatines avaient pour chefs des Barbares, des Francs : ces emplois étaient recherchés et avaient une grande importance par le crédit qu’ils assuraient à la cour et dans l’entourage du prince. Un Bainobaudes, tribunus scutariorum, un Malarichus, rector Gentilium, un Agilon, tribunus stabuli, un Dagalaiphe, comes domesticorum, un Balchobaudes, tribunus armaturarum[23], étaient de vrais personnages politiques dans une monarchie telle que celle du Bas-Empire ; ils avaient la main dans toutes les intrigues, dans tous les partis, et dans les révolutions de palais. C’est ainsi que Malarichus, voulant sauver son compatriote Silvanus, sur qui pesaient les plus graves soupçons, réunit tous les Francs, employés comme lui à la cour et faillit soulever une tempête par le ton de sa protestation[24].

Le conseil particulier du prince (Consistorium)[25], où se prenaient toutes les décisions importantes, d’où partaient les rescrits impériaux, n’avait point de secret pour les Barbares : ils y occupaient une large place ; parfois même ils s’y trouvaient en majorité. Ce conseil, revêtu des principales attributions de l’ancien sénat et qui ressemblait beaucoup à un conseil des ministres, se composait des premiers fonctionnaires, ayant le titre et le rang d’illustres et résidant à la cour : du préfet du prétoire (Præfectus Prætorio Præsens), du maître de la milice (Magister militum Præsentalis), du maître des offices (Magister Officiorum), du questeur du palais (Quæstor sacri Palatii), du comte des largesses (Comes S. S. Largitionum) et du comte du domaine privé (Comes Rerum Privatarurn)[26]. On y avait adjoint un certain nombre de comtes de première classe (Comites primi ordinis Consistoriani) et de comtes honoraires ou anciens fonctionnaires, ayant voix délibérative (Comites Vacantes)[27].

Les chefs barbares, après avoir commandé des corps auxiliaires, ou même les troupes palatines, composées en partie d’étrangers, arrivaient facilement au grade de maîtres de la milice, et dès lors ils avaient leur entrée dans le consistorium où leur avis prévalait souvent comme dans les conseils de guerre. Silvanus était maître de la milice, pedestris militiæ rector, quand ses rivaux ourdirent contre lui cette conspiration à laquelle il crut échapper en se faisant proclamer empereur à Cologne[28]. Dagalaiphe, d’abord comte des domestiques, comes domesticorum, était maître de la cavalerie, magister equitum, à la mort de Jovien, pendant la désastreuse retraite de l’armée romaine engagée au cœur de la Perse. Il eut part comme tous les grands dignitaires civils et militaires de l’Empire à l’élection de Valentinien[29], et, quand ce dernier voulut s’adjoindre Valens pour collègue, ce fut ce même Dagalaiphe qui seul osa élever la voix et tenir ce digne langage : Si tu considères l’intérêt de ta famille, très excellent empereur, choisis ton frère ; si tu préfères l’intérêt de l’État, cherche ailleurs[30]. La franchise du Barbare ne diminua point son crédit à la cour ; ce qui le prouve, c’est que, deux ans plus tard, il partageait les honneurs du consulat avec Gratien, le fils de Valentinien[31].

A la mort de Valentinien Ier, frappé, sur les bords du Danube, d’une attaque d’apoplexie foudroyante, à la suite d’un violent accès de colère[32], ce fut le Franc Merobaudes, dont le talent et l’habileté étaient universellement reconnus[33], qui sauva la couronne du jeune Valentinien, âgé de quatre ans. Ce Barbare sut prévenir tous les complots, se hâta de faire proclamer le jeune prince, résidant alors avec l’impératrice Faustine, sa mère, dans une maison de campagne voisine, fit ratifier l’élection par un conseil rassemblé immédiatement, et conduisit l’héritier de Valentinien dans le camp, où les soldats le saluèrent Auguste, six jours après la mort de son père, avant même que son frère aîné, Gratien, eût été consulté sur le choix d’un nouveau collègue[34]. Le consulat, décerné à Merobaudes quelques années après (377)[35], et qu’il partagea avec Gratien lui-même, fut la récompense de son dévouement à la famille impériale. Faut-il voir dans ce Flavius Merobaudes, consul l’an 377, le même personnage que celui auquel fut érigée plus tard, sur le forum de Trajan, une statue d’airain[36] ; pour récompenser la double gloire qu’il avait acquise dans les armes et dans les lettres ? Il est plus vraisemblable de supposer qu’il y eut plusieurs Merobaudes, appartenant à une même famille d’origine franque et dont plusieurs membres s’illustrèrent soit comme guerriers, soit comme orateurs ou comme poètes[37]. Il est certain que les Barbares, mêlés à la haute société romaine, très versés dans la langue de Rome, qu’ils avaient souvent apprise dès leur enfance, cultivèrent avec succès la poésie latine et trouvèrent parfois des accents dignes de la muse de Virgile[38]

Un autre Franc, également illustre, Mallobaudes, qu’il ne faut pas confondre avec Merobaudes, fournit une longue carrière au service de Rome et occupa successivement différents grands militaires importants. Chef du corps des armaturæ (tribunus armaturarum), en 354, il fut chargé, en compagnie de deux courtisans émérites, le grand chambellan Eusebius et le secrétaire d’État Pentadius, d’une mission secrète auprès du César Gallus, gardé à vue dans une ville d’Istrie, à Pola, par ordre de Constance[39]. Plus tard nous le retrouvons à la cour, mêlé à cette coterie  d’étrangers dont le crédit, supérieur à celui des Romains, s’exerçait sans obstacle et, pour ainsi dire, sans limite[40]. Enfin, à l’époque où Valens, menacé par les hordes barbares auxquelles il avait accordé une imprudente hospitalité, appela son neveu Gratien au secours de l’Orient, Mallobaudes était comte des domestiques, comes domesticorum, tout en conservant le titre de roi d’une tribu franque, rex Francorum[41]. On lui conféra, de concert avec le général Nanniénus, la charge de commander les troupes destinées à opérer contre les Lentienses. Mallobaudes avait les qualités de sa race ; c’était un brave et intrépide guerrier. Contrairement à Nanniénus, qui craignait de hasarder les chances d’une bataille, il pressait de marcher à l’ennemi : son ardeur entraîna les autres, et le succès du combat justifia pleinement ses prévisions : la victoire fut complète, éclatante, malgré la supériorité numérique des Barbares, vaincus cette fois encore par la discipline romaine[42].

Il semble qu’à cette époque l’Empire soit condamné à chercher ses meilleurs et ses plus fidèles appuis parmi les étrangers, signe d’une profonde et irrémédiable décadence. Cette terre d’Italie, autrefois si féconde en grands hommes, magna parens virum[43], suivant la belle expression du poète, et qui avait donné au monde entier des capitaines, des législateurs, des maîtres, ne se suffisait plus à elle-même ; après avoir absorbé dans son sein les éléments de vie et de richesse des peuples soumis à sa domination, elle se voyait réduite à tirer du dehors ses propres généraux, ses magistrats, ses chefs, comme elle en tirait sa subsistance ; or, il n’y avait alors dans le monde que Rome et les Barbares ; c’était donc aux Barbares qu’elle combattait tous les jours et qui la menaçaient dans son existence qu’elle était, obligée de recourir pour sa défense et son gouvernement. Il fallait le prestige de sa civilisation, de ses honneurs, de ses dignités, de son nom, pour faire ainsi de ses ennemis de la veille les amis du lendemain.

Les Barbares n’étaient point insensibles à cette grandeur qui avait survécu à tous les désastres de l’Empire ; ils se sentaient attirés par l’éclat incomparable d’une cour dont les splendeurs dépassaient tout ce que leur imagination avait pu rêver, et par la supériorité intellectuelle d’une société plus corrompue peut-être, mais plus policée que la leur. Les chefs surtout, élevés la plupart à Rome ou d’après les leçons de Rome, adoptaient volontiers une nouvelle patrie, mieux faite pour eux que les déserts de la Germanie. On est frappé des qualités remarquables qu’ils déployèrent, soit à la tête des armées romaines, soit dans les conseils publics. Habitués dès l’enfance à la guerre, car les Germains étaient tous soldats, à une vie sobre et austère, aux fatigues, aux privations de tous genres, ils étaient admirablement préparés à devenir d’excellents généraux ; accoutumés aussi, en raison de la constitution même de leurs tribus, à prendre une part active à toutes les affaires publiques, à toutes les délibérations de la commune, où chacun exprimait et discutait librement son opinion[44], ils acquéraient un certain sens politique, une fermeté de langage qui contrastait singulièrement avec les déclamations et les flatteries des rhéteurs romains. Quelle fierté, quelle force de caractère, quelle indomptable énergie dans ces rois et ces princes de la Germanie ! Les portraits que nous en ont laissés les historiens, les écrivains sacrés, les chroniqueurs, bien qu’idéalisés parfois, attestent de riches et puissantes natures dont les défauts se trouvaient rachetés par d’éminentes vertus. Le Franc Arbogaste, qui a joué un rôle si considérable sous les règnes de Gratien et de Valentinien II, nous est représenté par Zosime comme dévoué aux Romains, plein de désintéressement, incorruptible et très versé dans l’art militaire[45]. Les mêmes éloges sont accordés à un autre général barbare, le fameux Bauto, qui appartenait également à la nation franque, qui avait mis son épée ainsi que ses talents au service de Rome et dont la fille Eudoxie devait plus tard, en épousant l’empereur Arcadius, monter sur le trône de Constantinople[46].

De tels hommes étaient appréciés et méritaient de l’être. Mais, quel que fût leur dévouement à l’Empire, ils ne pouvaient oublier complètement leur première origine. Leurs exigences croissaient avec l’élévation de leur rang. Du moment où ils se sentaient indispensables, où ils disposaient de l’armée, seule et principale force de l’État, il leur était permis de tout oser impunément et de braver une autorité dont ils connaissaient mieux que personne la faiblesse et l’impuissance. Les Barbares ne résistaient guère cette tentation ; une fois parvenus aux dignités romaines, leur ambition n’avait plus de bornes. Arbogaste lui-même en fournit un éclatant exemple. Non content du poste qu’il occupait à la mort de Gratien, il profita de son crédit à la cour et sur les soldats, ainsi que de la jeunesse de Valentinien, pour prendre de son chef le commandement de toutes les troupes et le titre de maître de la milice. Son ascendant sur le jeune prince qui le craignait et n’osait lui résister n’empêcha point Valentinien de ressentir l’humiliation d’un pareil affront ; il le dévora d’abord en silence, mais finit par vouloir faire acte d’autorité. Un jour qu’il était assis sur son trône, il vit Arbogaste venir à lui, lui lança un regard courroucé et lui tendit un papier où était écrite sa révocation. Le fier Barbare, après l’avoir lu, se contenta de répondre à son maître : Ce n’est pas de vous que je tiens mon pouvoir ; vous n’avez pas le droit de me l’enlever ; puis il déchira le papier, le jeta et sortit[47]. Cette scène jette un jour singulier sur les rapports qui pouvaient exister entre les empereurs et les Barbares dont ils étaient entourés. Arbogaste n’attendit pas que Théodose, appelé par le jeune Valentinien, vînt punir sa rébellion. Il résolut de se débarrasser de Valentinien, choisit le moment où le prince s’exerçait avec quelques soldats sous les murs de Vienne dans les Gaules, fondit sur lui à l’improviste et le frappa mortellement ; puis, dédaignant de se faire proclamer lui-même empereur, il revêtit de la pourpre le rhéteur Eugène, une de ses créatures[48]. Mais il avait compté sans Théodose qui ne voulut point reconnaître le nouvel empereur, se déclara le vengeur de son parent et remporta dans les passages des Alpes une victoire décisive à la suite de laquelle Eugène eut la tête tranchée et Arbogaste se donna la mort pour ne pas tomber vivant entre les mains du vainqueur[49]. Un Barbare avait été le principal auteur du couronnement de Valentinien ; un autre Barbare fut l’auteur de sa chute. Dans cette même bataille où Théodose triompha du rhéteur Eugène ainsi que d’Arbogaste, les Barbares fédérés, désignés par Zosime sous le nom de légions barbares, comme pour mieux marquer qu’il n’existait plus aucune différence entre les soldats romains et les soldats étrangers, étaient commandés par Gainas, tandis que les troupes romaines proprement dites avaient à leur tête un autre Barbare, le Vandale Stilicon, allié à la famille impériale, par son mariage avec Séréna, la nièce de Théodose[50].

 

[22] Tertullien, Apologétique, c. XXXVII.

[23] Ammien, passim.

[24] Ammien, lib. XV, c. V.

[25] Ammien, Index, II, Consistorium.

[26] Ammien, Index, II, Consistoriani.

[27] Böcking, Not. Imp. Occid., p. 298. — Ibid., p. 303. — Cod. Théod., VI, tit. 12, De comitibus consistorianis, Paratilon. — Humbold, De Consistario Principis opusculum. — Hollweg, III, p. 17 ; p. 94 et suiv.

[28] Ammien, lib. XV, c. V.

[29] Ammien, lib. XXVI, c. I.

[30] Ammien, lib. XXVI, c. IV.

[31] Ammien, lib. XXVI, c. IX.

[32] Ammien, lib. XXX, c. VI, passim.

[33] Ammien, lib. XXX, c. X. — Zosime, lib. IV, c. XVII.

[34] Ammien, lib. XXX, c. X.

[35] Ammien, lib. XXXI, c. VIII.

[36] Orelli-Henzen, n° 1183.

[37] Saint-Martin (édition de l’Histoire du Bas-Empire de Lebeau), t. VI, p. 177, note 3. — Ozanam, Études germaniques, t. III des œuvres complètes, c. VI, p. 339 et suiv.

[38]Relliquiæ Merobaudis, edidit Niebuhr. Bonn, 1824.

Saint-Martin, dans son commentaire de Lebeau (Hist. du Bas-Empire, t. VI, liv. XXXII, p. 177, not. 3), consacre un article spécial à la question des deux Merobaudes.

On ne peut admettre que Fl. Merobaudes, consul d’abord en 377, puis en 383, soit le même que Fl. Merobaudes, auteur du Panégyrique d’Aétius et de divers fragments publiés par Niebuhr sous le titre de Fl. Merobaudis Carminum Panegyricique reliquice in membranis Sangallensibus, Bonn., 1824.

L’inscription découverte à Rome en 1813 (Orelli-Henzen, n. 1183) et gravée sur la base d’une statue élevée à Fl. Merobaudes dans le Forum Ulpianum par ordre des empereurs Théodose et Valentinien le jeune, est de 435 (Dedicata IIII Kal. Aug. Conss. D D. N N. Theodosio XV et Valentiniano IIII).

On pourrait supposer qu’elle lui fut érigée après sa mort. Mais le Panégyrique d’Aétius est évidemment postérieur à la date de l’inscription : on y parle de la paix faite avec Genséric et de la prise de Carthage ; il n’a donc pu être composé que pour le troisième consulat d’Aétius, c’est-à-dire en 446. Or, quelle que fût alors la limite d’âge fixée pour le consulat, limite très variable sous les empereurs qui la modifiaient à leur gré, il n’est point vraisemblable que Fl. Merobaudes, consul pour la première fois l’an 377, ait vécu jusqu’en 446. L’inscription, du reste, ne mentionne point le consulat dont parle M. Ozanam ; on y lit seulement V. S. (Vir Spectabilis.)

La Chronique d’Idatius nous apprend que Fl. Merobaudes, gendre d’Asturius, qui fut consul en 449, succéda à son beau-père en qualité de maître de la milice et remporta de brillants succès sur les Bagaudes d’Espagne. (Asturio, magistro utriusque militiæ, gener ipsius successor ipsi mittitur Merobaudis, natu nobilis... Brevi tempore potestatis suæ Aracellinatorum frangit insolentiam Bacaudarum). Comme son beau-père, il cultiva aussi la poésie et son nom figure avec honneur dans cette école poétique des Gaules du Ve siècle, qui comptait parmi ses plus illustres représentants Sidoine Apollinaire et Ennodius (Rossi, Bulletin d’archéologie chrétienne, 1871, 3e fascicule, p. 118). Nous nous expliquons dès lors très bien cette double illustration de la plume et de l’épée que rappelle l’inscription : Ingenium fortitudini ut doctrinæ natum stilo et gladio pariter excercuit.

M. Ozanam consacre plusieurs pages à Fl. Merobaudes ; il cite plusieurs passages des fragments de ses œuvres pour nous donner une idée du talent poétique de ce Barbare tellement imbu de la civilisation latine qu’il prenait parti dans ses vers pour Rome contre la Germanie :

Teutonicum Latiis hostem cum sterneret armis,

Tunc ad bella rudem nec adulto Marte ferocem.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

(Panég. d’Aétius, v. 194 et suivants.)

En effet, bien que Sidoine Apollinaire et d’après lui Sirmond en fassent un Espagnol, ortu Hispanus... (Sid. notæ Sirmondi ad excusatoriurn ad Felicem), il est certain que le nom de Merobaudes, commun à cette époque, est celui d’un Barbare et d’un Franc. Cette famille des Merobaudes, déjà ancienne et illustre, s’était en quelque sorte naturalisée dans l’Empire. Rien ne s’oppose à ce qu’on voie dans le Fl. Merobaudes de l’inscription (vir antiquæ nobilitatis) le descendant, le petit-fils de Merobaudes, roi franc, qui s’était attaché au service de Rome sous Valentinien Ier, et le fils d’un autre Merobaudes, duc d’Égypte en 384. Le petit-fils ajouta à l’illustration de ses ancêtres une nouvelle gloire, celle de l’écrivain (novæ gloriæ). La statue et l’inscription devaient perpétuer le souvenir de cette double gloire.

[39] Ammien, lib. XIV, c. XI.

[40] Ammien, lib. XV, c. V

[41] Ammien, lib. XXXI, c. X.

[42] Ammien, lib. XXXI, c. X.

[43] Virgile, Géorgiques, II, v. 173-174.

[44] Opitz, p. 38.

[45] Zosime, lib. IV, c. XXXIII.

[46] Zosime, lib. IV, c. XXXIII.

[47] Zosime, lib. IV, c. LIII.

[48] Zosime, lib. IV, c. LIV.

[49] Zosime, lib. IV, c. LVIII.

[50]

Zosime, lib. IV, c. LVII.


 
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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 19:03

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VII - LES BARBARES DIGNITAIRES DE L'EMPIRE

 

Politique de Constantin.

 

La révolution administrative de la fin du IIIe et du commencement du IVe siècle renversa les dernières barrières qui pouvaient s’opposer à la pénétration de l’Empire par les Barbares. Toutes les dignités conférées par l’empereur formèrent une hiérarchie savante dont les différents degrés se reliaient l’un à l’autre : il suffisait de franchir les premiers pour parvenir aux derniers. La question d’origine n’était plus qu’une question secondaire : chaque fonction avait son titre qui devenait personnel et constituait pour celui qui en était revêtu de vrais quartiers de noblesse ; la milice palatine, militia palatina, qui comprenait les offices militaires et civils du palais, ce que nous appellerions aujourd’hui la cour, formait une aristocratie, non de naissance, mais de position. Cette aristocratie, dès lors, se recrutait dans les rangs de tous les fonctionnaires et en particulier de l’armée, car la cour était surtout une cour militaire. L’expression même par laquelle on la désignait réveille l’idée d’un camp (comitatus), et les dignitaires de l’Empire portaient le titre de comites, d’où est venu notre mot comte.

Un des premiers actes de Constantin, après sa victoire sur Maxence et son entrée triomphale à Rome, fut d’admettre au sénat de cette ville des hommes, non seulement de toutes les provinces, mais de toutes les nations, afin que cette auguste assemblée, la plus illustre du monde, ne fût privée d’aucun genre de mérite et réunît dans son sein les sommités de l’univers entier[15]. L’exercice de certaines fonctions conférait de droit le rang et la dignité de sénateur. C’était alors un des modes de recrutement du sénat romain.

Constantin alla plus loin ; s’il faut en croire le témoignage d’Eusèbe[16] ; pour attirer les Barbares dans l’Empire et leur faire oublier leur patrie, il prodigua aux principaux d’entre eux les honneurs et les dignités sans toujours considérer assez le mérite[17]. Il fut le premier qui éleva un Barbare au consulat (ύπατεία), cette magistrature souveraine de la République, maintenue sous les empereurs et que ces derniers se faisaient gloire de partager même avec leurs sujets. C’étaient les consuls qui donnaient leur nom à l’année : aucun acte public, aucune loi n’était valable sans que leur nom y fût apposé ; les faisceaux et la trabée consulaire demeuraient, sinon le signe du pouvoir, du moins l’emblème de la majesté souveraine ; les Césars, sur tous les monuments, dans toutes les inscriptions, constantincomptaient les années de leur consulat à côté de celle de leur règne.

Les détracteurs de Constantin, tels que Zosime et l’empereur Julien, n’ont pas manqué de lui reprocher, dans les termes les plus sévères, cette partialité en faveur des étrangers ; ils nous l’ont présenté comme un novateur dangereux, comme un perturbateur des anciennes lois et des traditions séculaires de l’Empire[18]. En somme, le prince n’était pas seul responsable de pareilles innovations ; elles résultaient du changement des mœurs publiques, de la nouvelle constitution de Rome et d’une nécessité qui s’imposait plus qu’on ne l’avait cherchée. Constantin suivait l’exemple de ses prédécesseurs et, s’il entra plus résolument dans cette nouvelle voie, ses héritiers devaient tous y marcher après lui, même Julien qui, selon la remarque judicieuse d’Ammien[19], ne sut pas éviter la prétendue faute qu’il reprochait à Constantin ; car, l’année même où il élevait au consulat Mamertin, son rhéteur favori, il lui donnait pour collègue un Barbare, le Goth Nevitta[20]. Dès lors les fastes consulaires se remplissent de noms étrangers qu’on peut facilement reconnaître malgré leurs terminaisons latines et le nom d’adoption que prenaient les Barbares en passant au service de Rome[21].

 

 

[15] Nazarius, Panegyr. Constantine Augusto, c. XXXV.

[16] Eusèbe, Vit. Constant., lib. IV, c. VII. 

[17] Aurelius Victor, De Cæsaribus, c. XLI (20).

[18] Ammien, lib. XXI, c. X. — Cf. Zosime, lib. II.

[19] Ammien, lib. XXI, c. X.

[20] Ammien, lib. XXI, c. VIII.

[21] Les Barbares dignitaires de l’Empire avaient un nom national (cognomen) et un prénom romain (prœnomen) qui indiquait leur droit de cité, de noblesse romaine. On y joignait, quand ils étaient convertis au christianisme, un nom de baptême (agnomen). Nous en voyons un curieux exemple dans l’un des derniers numéros du Bulletin d’archéologie chrétienne de M. de Rossi (1871, n° 1, p. 25.) Il s’agit d’un Goth, maître de la milice (magister utriusque militiæ) au Ve siècle, donateur d’un fonds, dans le vicus patricius, fonds sur lequel fut dédiée l’église de Saint-André de l’Esquilin, appelée pour cela Catabarbara patricia et désignée auparavant sous le nom de basilique de Junius Bassus. Ce Goth s’appelait Valila il portait trois noms : le cognomen, nom national, Valila : le prœnomen, nom romain, Flavius : l’agnomen, nom de baptême, Theodorius.

LISTE DES BARBARES CONSULS AU IVe SIÈCLE :

351. Magnentius (Lætus). Fl. Gaiso.

362. Nevitta (Gothus).

366. Dagalaiphus (Francus).

377. Flavius Merobaudes (Francus).

383. Fl. Merobaudes (Francus).

384. Fl. Richomeres (Francus)...

385. Bauto (Francus)...

400. Fl. Stilicho (Vandalus).

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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 10:12

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE BARBARE AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VII. — LES BARBARES DIGNITAIRES DE L’EMPIRE.

 


Droit de cité accordé aux étrangers : 1° à de simples particuliers, 2° à des nations entières. — Entrée des étrangers dans le sénat. — Population mixte des bords du Rhin. — Le Goth Maximin empereur.

 

 

Les Barbares établis dans l’Empire à titre de Dedititii, de Fœderati, de Læti, ou de Gentiles, ne remplissaient pas seulement les cadres des armées ; ils occupaient les positions civiles et militaires les plus élevées. Exclus d’abord comme étrangers (peregrini) du droit de cité, ils ne pouvaient exercer aucune magistrature et demeuraient complètement en dehors du gouvernement. Toutefois, par une de ces faveurs que Rome aimait à accorder à ceux dont elle voulait récompenser les services ou le mérite personnel, quelques-uns des princes, des chefs barbares, obtinrent ce droit de cité envié de tout l’univers à cause du prestige qui y était attaché et des avantages qu’il conférait. Cicéron fait remonter à Romulus le principe d’extension du droit de cité romaine ; il y voit la raison souveraine de l’immense accroissement du nom romain. Il n’y avait dans le monde entier, nous dit-il, aucune nation, amie ou ennemie, qui ne pût fournir des citoyens à la République[1].

Le héros de la Germanie, le fameux Arminius (Heermann), dont le nom si populaire en Allemagne est devenu le symbole de la défense nationale, était citoyen romain ; avant d’être l’ennemi acharné et irréconciliable de Rome, il en fut l’élève et le soldat ; il avait reçu une éducation toute romaine, parlait le latin comme sa langue maternelle, commandait un corps auxiliaire de Chérusques et portait l’anneau de chevalier[2]. La plupart des princes de sa famille étaient les amis et les alliés de Rome : son beau-père Ségeste avait été gratifié par l’empereur Auguste du droit de cité[3] ; son beau-frère Ségimond avait ceint les bandelettes sacrées et exercé un sacerdoce public dans la colonie romaine des Ubiens (apud aram Ubiorum)[4].

Ces exceptions honorifiques se multiplièrent et tendirent à se généraliser. Après les guerres civiles et les proscriptions, le décroissement de la population obligea à étendre de plus en plus le droit de cité. L’empereur Claude fut amené à ouvrir aux notables des Gaules les portes du sénat ; le discours qu’il prononça à cette occasion nous a été conservé par Tacite[5] ; nous pouvons le comparer avec l’original retrouvé à Lyon. Claude vainquit les résistances du vieux parti romain qui se souciait peu d’introduire dans son sein un élément étranger ; les Éduens, décorés du titre de frères du peuple-roi à cause de leur fidélité à l’alliance romaine qu’ils avaient embrassée les premiers, furent appelés à prendre rang parmi les nouveaux sénateurs comme l’avaient déjà été successivement les Latins, les Italiens, comme les Barbares devaient l’être plus tard après les habitants des provinces[6].0165.jpeg

Dès le IIe siècle de l’Empire, Marc-Aurèle accordait à certains peuples barbares, qui avaient sollicité l’alliance romaine ou prêté leur concours dans la lutte terrible et sanglante contre les Marcomans, des droits civils très étendus. Dion Cassius se sert à ce sujet d’une expression remarquable et qui ne peut nous laisser aucun doute (πολιτείαν) : c’est bien la traduction du civitas des Latins [7]. Il ne s’agit plus seulement d’un droit conféré individuellement et par exception ; c’est une nation, une tribu entière appelée à bénéficier du même privilège.

Au IIIe siècle, le droit de cité romaine est étendu à tous les sujets de l’Empire sans distinction ; il n’y a plus de privilège, mais une loi commune applicable à tous. Les Barbares, toujours considérés comme peregrini, demeurèrent-ils en dehors de la loi ? Leur position fut-elle changée ? Sans être placés sur la même ligne que les provinciales, ils durent ressentir les effets d’une mesure aussi générale. Il se forma, surtout dans les provinces voisines de la Germanie, une sorte de population mixte, à demi romaine, à demi barbare : des relations commerciales régulières s’établirent entre les deux pays ; les enfants nés de ces étrangers, implantés sur le sol de l’Empire, qui en adoptaient les mœurs, les lois et la langue, et dont les intérêts se confondaient avec ceux des Romains, ne se distinguaient plus des autres ; au bout d’une ou deux générations, l’assimilation devenait complète. L’armée leur était ouverte comme aux Romains de naissance ; ils pouvaient servir soit dans les corps auxiliaires, soit même dans les légions, depuis qu’on se montrait moins sévère et moins exclusif pour la composition de ces troupes d’élite ; enfin, ils avaient accès jusque dans la garde du prince recrutée indistinctement parmi les meilleurs soldats et où les Germains, doués d’une haute stature, d’une force herculéenne, figuraient avec avantage[8]. Ils passaient successivement par tous les degrés de la milice, et arrivaient aux plus hautes fonctions militaires qui n’étaient point alors séparées des fonctions civiles.

C’est de cette population mixte que sortit Maximin, le premier Barbare élevé à la dignité impériale[9]. Originaire d’un petit bourg de la Thrace, il était né, d’un père et d’une mère barbares, appartenant l’un à la nation des Goths, l’autre à celle des Alains[10] ; enrôlé sous les drapeaux de Rome, il se fit remarquer par sa force prodigieuse et son habileté dans tous les exercices du corps[11]. Il quitta le service sous le règne de Macrin, acquit d’importants domaines dans son pays natal, échangeant avec les Goths et les Alains, ses compatriotes, des présents et de continuels rapports[12]. Il rentra dans l’armée sous Héliogabale, avec le titre et le rang de tribun, combattit les Parthes à la tête d’un escadron de cavalerie pannonienne[13], et fut appelé par ses soldats, après le meurtre d’Alexandre Sévère, à recueillir la succession de ce prince. Il poursuivit, à la tête des légions, la marche de ses prédécesseurs, pénétra dans la Germanie, la dévasta, lui imposa la paix et revint triompher à Sirmium, méditant de nouvelles guerres contre les Sarmates, rêvant de porter jusqu’à l’Océan la limite septentrionale de l’Empire[14]. Les empereurs barbares, on le voit, n’étaient pas les moins ambitieux : mais il eut le sort réservé alors à presque tous les Césars et fut renversé avant d’avoir eu le temps d’accomplir ses vastes desseins.

 

 

[1] Cicéron, Pro Balbo, c. XIV.

[2] Tacite, Ann., II, c. LXXXVIII. — Ibid., c. X. — Velleius Paterculus, lib. II, c. CXVIII.

[3] Tacite, Ann., lib. I, c. LVII.

[4] Tacite, Ann., lib. I, c. LVIII.

[5] Tacite, Ann., lib. XI, c. XXIII-XXV.

M. de la Saussaye, dans un récent travail intitulé : Études sur les Tables Claudiennes, et lu à la réunion des sociétés savantes à la Sorbonne, dans la séance du 20 avril 1870, résume les dernières découvertes de M. Martin Daussigny, conservateur des musées de Lyon. M. Martin Daussigny est parvenu à compléter l’inscription en déchiffrant sous une couche de plâtre et de terre mêlée à de l’oxyde de cuivre, les lettres terminales d’un certain nombre de lignes, lettres qui avaient échappé jusqu’ici à la vue de tous les interprètes. — La notice est accompagnée d’une planche représentant le fac-simile des deux colonnes de la première table, telle que nous la possédons.

[6] Tacite, Ann., lib. XI, c. XXIII-XXV.

[7] Dion Cassius, lib. LXXI, c. XIX.

[8] Hérodien, VI.

[9] Hérodien, VI.

[10] Capitolin, Vita Maximini, c. I.

[11] Jornandès, De reb. Get., c. V.

[12] Capitolin, Vit. Maxim., c. XV.

[13] Jornandès, De reb. Get., c. V. — Zosime, lib. I, c. XIII.

[14] Capitolin, Vit. Maxim., c. XI.

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12 octobre 2013 6 12 /10 /octobre /2013 09:55

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARABRES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VI. — LES GENTILES.

 

Des différentes espèces de Gentiles.

 

Il y avait du reste plusieurs sortes de Gentiles et il est difficile de reconnaître si la loi sur les mariages s’appliquait à tous ou bien seulement à une partie d’entre eux et dans ce cas à quelle catégorie de Gentiles. Le rescrit est adressé à Théodose, maître de la cavalerie : or, les Gentiles de la Notitia servaient sous le maître de la milice de l’infanterie, ce qui ferait supposer que ce n’est point d’eux qu’il est question ici, mais d’autres Gentiles établis dans les provinces illyriennes et qui fournissaient des corps de cavalerie. Il est probable que les Gentiles non plus que les Læti ne pouvaient se marier sans l’approbation et le consentement de leurs préfets[38]. Leur condition inférieure devait naturellement éloigner les Romains de contracter avec eux des unions qu’ils auraient regardées comme de véritables mésalliances, tandis que d’autres Sarmates, admis dans les provinces romaines, non plus à titre de Dedititii ou de soldats des frontières (milites limitanei), mais à titre de Fœderati, pouvaient plus facilement prétendre à l’honneur de mêler leur sang avec celui des matrones. Cassiodore, dans la correspondance politique du grand roi Théodoric, nous parle de Gentiles propriétaires dans la Savie ou Pannonie riveraine qui avaient épousé des femmes romaines et dont les terres étaient soumises à l’impôt foncier ainsi qu’aux taxes extraordinaires[39]. Il ne faudrait pas croire que ces mariages des Romains avec des Barbares, non reconnus par la loi, fussent toujours interdits ou regardés en eux-mêmes comme un délit punissable. On ne sévissait que dans certains cas particuliers, prévus par le législateur, où la sécurité de l’Empire semblait compromise par de telles unions[40].

Les campements assignés par la Notitia aux Gentiles, quoique d’une époque un peu postérieure au Ier siècle, suffisent à nous révéler le but que s’étaient proposé les empereurs en recourant à ces nouvelles garnisons[41]. Nous les retrouvons dans les Gaules, plus menacées qu’aucune autre province et où il fallait des troupes permanentes, plus nombreuses que partout ailleurs, avec un mode de recrutement plus facile, mieux assuré. On y compte jusqu’à dix corps de Gentiles dont quelques-uns placés sous le commandement du même préfet que les Læti ; tels que les Gentiles Suevi de Coutances dans la Deuxième Lyonnaise, c’est-à-dire dans la Normandie actuelle. Les autres se trouvaient cantonnés au Mans, dans la Troisième Lyonnaise, à Senlis, dans la Deuxième Belgique, en Auvergne, à Poitiers, dans les environs de Paris, entre Reims et Amiens, dans le Forez et le Velay, enfin à Autun. Il devait même y avoir encore d’autres corps de Gentiles dans les Gaules, car le texte de la Notitia est singulièrement altéré en cet endroit ; il y a plusieurs lacunes évidentes. Ces Gentiles, campés dans les Gaules, étaient des Suèves, des Sarmates proprement dits et des Taïfales. Les Suèves étaient venus, comme nous l’avons déjà remarqué, des bords du Danube, de l’ancienne Dacie de Trajan, et appartenaient, quoique Germains d’origine aussi bien que les Suèves d’ Arioviste, au groupe des peuples scythiques. Les Taïfales, les plus sauvages et les plus barbares des Sarmates, dont le nom seul inspirait la terreur, et en qui on a cru reconnaître les ancêtres des Westphaliens, avaient aussi habité la Transylvanie et la Moldavie actuelles ; ils avaient leurs campements aux environs de Poitiers ; leur séjour dans cette contrée est confirmé par un témoignage conservé jusqu’à nos jours ; la petite ville de Tiffauges en Vendée devrait son origine et son nom aux Taïfales[42].

Les autres cantonnements des Gentile : étaient échelonnés dans toute l’Italie divisée en Italie inférieure, inferior, moyenne ou intérieure, media seu mediterranea, et en Italie supérieure, superior. L’Italie inférieure ou maritime, désignée simplement dans la Notitia sous la rubrique provineia Italia, à cause d’une lacune dans le texte, comprenait deux garnisons de Sarmates Gentiles ; celle d’Apulie et de Calabre, sur le versant de l’Adriatique ; celle du Brutium et de la Lucanie, à l’extrémité méridionale de la péninsule. L’Italie centrale, désignée dans la Notifia sous le titre de provincia Italia mediterranea, comprenait également deux garnisons de Sarmates Gentiles dont les noms sont perdus pour nous et que Böcking, par une rectification assez vraisemblable, restitue de la manière suivante : une préfecture de Toscane et d’Ombrie (præfectus Sarmatarum Gentilium Tuscicæ et Umbricæ) ; une préfecture de Flaminie et du Picenum (præfectus Sarmatarum Gentilium Flaminiæ et Piceni) ; ces deux provinces en effet se trouvent placées dans l’Italie centrale[43]. Enfin l’Italie supérieure ou septentrionale, provincia Italia superior, comprenait treize préfectures des Sarmates Gentiles réparties entre les différentes villes ou provinces du nord, dans le Piémont, la Lombardie, la Vénétie et les Romagnes actuelles. Les principales résidences de ces préfets étaient Opitergium, près de Trévise, Padoue, Vérone, Crémone, Turin, Tortone, Novare, Verceil, Bologne, Marengo, Ivrée, Pollentia, sans compter les deux préfectures oubliées par la négligence des copistes et qui devaient se trouver au début de cette énumération ; Böcking, par une conjecture assez plausible mais dont rien ne démontre l’évidence, restitue ainsi cette partie du texte : 1° Præfectus Sarmatarum Gentilium Parentii in Histria ; 2° Præfectus Sarmatarum Gentilium Venetiæ Altini[44].

Les préfectures des Gentiles, plus nombreuses que celles des Læti, puisque, d’après la Notitia, on en compte au moins le double, se trouvaient ainsi toutes réparties entre la Gaule et l’Italie, tandis que les Læti étaient cantonnés exclusivement dans les Gaules. Il y avait eu sans doute plusieurs établissements antérieurs de Barbares en Italie, mais toujours à titre de colons Dedititii : on craignait, non sans raison, de les admettre dans des conditions trop favorables et en armes si près du centre de la domination romaine. Plus tard, au IVe siècle, après la division de l’Empire et le déplacement de la capitale, l’Italie cessa d’être distinguée des autres provinces ; menacée par les invasions germaniques, malgré la barrière des Alpes, qui ne la protégeait pas mieux que le Rhin n’avait protégé la Gaule, elle dut recourir aux mêmes moyens de défense et tirer des Barbares eux-mêmes son meilleur appui. Les Sarmates, plus voisins de l’Italie, furent cantonnés dans cette contrée, comme les Francs et les Bataves l’avaient été dans les Gaules plus rapprochées de leurs demeures primitives. Nous ne pouvons douter que l’institution des Gentiles n’ait été postérieure à celle des Læti : le seul fait de leur établissement en Italie le confirme.

Bien que la Notitia ne signale aucune de leurs garnisons en dehors de l’Italie et des Gaules, nous avons la preuve qu’ils résidèrent encore dans d’autres provinces de l’Empire et notamment en Afrique. Deux lois du Code Théodosien, relatives aux Gentiles et que nous avons déjà citées, sont adressées par les empereurs, l’une au proconsul et l’autre au vicaire de l’Afrique[45]. Ce qui prouve qu’il s’agit des mêmes Gentiles c’est qu’on parle des Præfecti placés à leurs tête et des terres limitrophes qui leur étaient concédées comme aux vétérans, Moyennant les charges attachées à la milice des frontières. Il est vrai que ces deux lois sont des premières années du Ve siècle (405-409) tandis que la Notitia, telle que nous la possédons, est un document officiel postérieur. Sans doute les préfectures des Gentiles d’Afrique avaient été supprimées à la suite des nombreuses révoltes dont cette province avait été le théâtre pendant la fin du IVe et le commencement du  Ve siècle, révoltes auxquelles les colons barbares avaient peut-être participé, et on les avait remplacées par d’autres préfectures, telles que celles des Gaules.

Il est certain qu’aucun établissement de ce genre n’existait dans l’empire d’Orient, où le système des colonies militaires s’est maintenu après la chute de l’empire d’Occident et existe encore de nos jours sur les bords du Danube et de la mer Noire[46]. L’institution qui offre le plus d’analogie avec celle des Gentiles était celle des Bucellarii, en Galatie, chargés de la défense du pays et gratifiés de fiefs militaires pour prix de leurs services[47]. Les Bucellarii étaient d’origine celtique, et nous les retrouvons plus tard chez les Wisigoths d’Espagne, dans une condition voisine du colonat[48]. D’autres Bucellarii formaient, vers la fin du IVe siècle, un corps de cavalerie (vexillatio) et servaient dans les troupes appelées comitatenses, d’un rang supérieur aux soldats des frontières (milites limitanei)[49]. A partir de la fin du Ve siècle, les Sarmates Gentiles disparaissent complètement ; nous ne les trouvons plus comme les Læti se fondant avec les vainqueurs de même race qu’eux, à qui ils avaient montré le chemin de l’Empire ; ils perdent toute autonomie, deviennent les sujets ou les esclaves des peuples germaniques et ne conservent aucun des caractères propres à leur nationalité[50]. Les Romains, du reste, qui se connaissaient en hommes, ne les avaient jamais eus en même estime que les Germains : l’empereur Julien, traversant la Palestine, pour gagner l’Égypte, exprimait son mépris à l’égard des Juifs en les comparant aux Sarmates, tandis que pour se faire obéir, il avait coutume de dire : Écoutez-moi, les Allemans et les Francs m’ont bien écouté[51].

Il ne faut pas confondre ces Gentiles, colons militaires, avec ceux qui servaient dans les troupes palatines (palatini), sous les ordres du maître des offices (magister officiorum), sorte de ministre d’État et de la maison de l’empereur, dans les attributions duquel rentraient tous les services du palais, la garde impériale (protectores domestici) les arsenaux (fabricæ), les postes (cursus publicus), la police (curiosi) et la diplomatie (interpretes diversarum gentium)[52]. Deux corps de Gentiles, désignés sous le nom de Schola Gentilium Seniorum et de Schola Gentilium Juniorum, figuraient dans les cadres de la milice palatine à côté des Scutarii, des Armaturæ, des Agentes in rebus, sorte de missi dominici, délégués en inspection dans les provinces avec des fonctions diverses[53]. Ces Scholæ, plus particulièrement attachées à la personne du prince et ainsi désignées à cause de leurs quartiers voisins du palais, avaient un effectif d’au moins trois mille cinq cents hommes, supérieur à celui de la légion, et recevaient encore, comme les protectores domestici, une solde plus forte que le reste de l’armée[54]. Ils avaient à leur tête, non un præfectus, ainsi que les Læti et les Gentiles Sarmatæ, mais un tribunus, appelé aussi quelquefois rector[55]. Leur nom se trouve souvent joint à celui des Scutarii, dont ils étaient rarement séparés et avec qui ils marchaient de pair, de même que les cohortes auxiliaires des Bataves et des Hérules. Ils se recrutaient parmi les différentes nations barbares, aussi bien parmi les Germains et les Francs que parmi les Scythes et les Goths ; généralement ils appartenaient à la classe supérieure de leur nation et formaient un corps d’élite composé des plus beaux hommes[56]. C’étaient des corps de cavalerie, tandis que les Sarmates, commandés par des præfecti et placés sous la direction du magister militum præsentalis a peditum parte, fournissaient de l’infanterie. Ils jouissaient de tous les privilèges attachés à la milice palatine, et leur condition, très supérieure à celle des Læti, n’était pas différente de celle des Fœderati. Leur dévouement était apprécié des empereurs, qui avaient toujours aimé à s’entourer d’étrangers. Toutefois ce n’était pas chose facile que de maintenir la discipline parmi ces corps privilégiés où l’esprit d’insubordination se développait au milieu du luxe et de la corruption de la cour ; les flatteries mêmes dont ils étaient l’objet leur donnaient une singulière arrogance, et, se voyant les véritables maîtres de l’Empire, ils faisaient payer chèrement leurs services[57].

Nous avons eu en France, pendant plusieurs siècles, une garde étrangère tout à fait analogue aux Gentiles du IVe siècle et qui peut donner une idée exacte de la condition de ces Barbares. Les Suisses, enrôlés sous nos drapeaux, mêlés aux principaux événements de notre histoire, formaient la garde royale, jouissant, eux aussi, de certains privilèges, continuant à être régis par les lois de leur pays ;  ils n’ont été supprimés qu’à la révolution de 1830.

C’est ainsi que, malgré la diversité des époques, des contrées et des civilisations, on retrouve partout des institutions semblables créées par des situations analogues.

 

 

[38] Böcking, De Gentilibus, p. 1090.

[39] Cassiodore, Var., V, 14.

[40] Böcking, De Gentilibus, p. 1089.

[41] Böcking, De Gentilibus, II, p. 119-122.

[42] Böcking, II, p. 119-122. — Ibid., p. 1139.

[43] Böcking, Not. Imp. Occid., p. 1118.

[44] Böcking, Not. Imp. Occid., p. 1118.

TABLEAU DES PRÉFECTURES DES GENTILES

Not. imp. Occid., p. 119-122.

Præfecti Gentilium.

In Gallis :

1. .....Præfectus Gentilium Suevorum Baiocas et Constantine Lugdunensis Secundæ.

2. Præfectus... Gentilium Suevorum... Cenomannos Lugdunensis Tertiæ....        

3. Præfectus... Gentilium... Remos et Silvanectas Belgicæ Secundæ.....        

4. Præfectus... Gentilium Suevorum Arvernos Aquitanicæ Primæ ;

Item in Provincia Italia :

1. Præfectus Sarmatarum Gentilium Apuliæ et Calabriæ,

2. Præfectus Sarmatarum Gentilium per Brutios et Lucaniam ;

Item in Provincia Italia Mediterranea :

1. . . . . . . . . . . . . . . .

2. . . . . . . . . . . . . . . .

Item in Provincia Italia Superiore :

1. Præfectus Sarmatarum Gentilium Foro Fulviensi,

2. Præfectus Sarmatarum Gentilium Opitergii,

3. Præfectus Sarmatarum Gentilium Patavi,

4. Præfectus Sarmatarum Gentilium Veronæ,

5. Præfectus Sarmatarum Gentilium Cremonæ,

6. Præfectus Sarmatarum Gentilium Taurinis,

7, Præfectus Sarmatarum Gentilium Aquis sive Tertonæ,

8. Præfectus Sarmatarum Gentilium Novariæ,

9. Præfectus Sarmatarum Gentilium Vercellis,

10. Præfectus Sarmatarum Gentilium Regionis Sanensis,

11. Præfectus Sarmatarum Gentilium Bononie in Æmilia.

12. Præfectus Sarmatarum Gentilium Quadratis et Eporizio,

13. Praefectus Sarmatarum Gentilium in Liguria Pollentia.

14. Præfectus Sarmatarum Gentilium et Taifalorum Gentilium Pictavis in Gallia,

15. Præfectus Sarmatarum a Chora Parisios usque,

16. Præfectus Sarmatarum Gentilium inter Remos et Ambianos Provinciæ Belgicæ Secundæ,

17. Præfectus Sarmatarum Gentilium per tractum Rodunensem et Alaunorum,

18. Præfectus Sarmatarum Gentilium Lingonas,

19. Præfectus Sarmatarum Gentilium Au.....

[45] Cod. Théod., VII, tit. 15, De terris limitaneis, loi 1. — Ibid., XI, tit. 30, De appellationibus, loi 62.

[46] Voir le chapitre V : Les terres létiques et les colonies militaires modernes.

[47] Böcking, Not. Imp. Orient., p. 208. — Du Cange, Lexic. græc. Il est curieux de rapprocher cette institution des Bucellarii, milice locale, de la milice des Timariotes, dont nous avons déjà parlé, dans la Turquie d’Europe et principalement dans l’Asie mineure.

[48] Böcking, II, p. 1045. Lex Wisig., V, 3, c. 1.

[49] Böcking, Not. Imp. Orient., p. 26. — Cf. Zosime, lib. V, c. XIII.

[50] Böcking, De Gentilibus, p. 1093.

[51] Ammien, lib. XV, c. V.

[52] Böcking, Not. Imp. Orient., p. 38-39. — Ibid., Not. Imp. Occid., p. 42-44. — Priscus, Excerpt. legat., c. V, éd. Bonn., p. 149. — Lydus, De Magist., lib. II, c. X. — Ammien, Index II, c. III. Magister officiorum.

[53] Böcking, Not. Imp. Orient., p. 38, p. 235. — Ibid., Not. Imp. Occid., p. 42, p. 396. — Procope, De Bello Goth., IV, 27.

[54] Suidas, Σχολάριοι. — Corippe, De laudibus Justini minoris, III, v. 157 et suiv.

[55] Ammien, lib. XV, c. V.

[56] Ammien, lib. XVIII, c. IX.

[57] Cassiodore, loc. cit. (formula magisteriæ dignitatis).

 

 

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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 10:15

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VI - LES GENTILES

 

Leur date probable, postérieure à celle des Læti. — Leurs principaux cantonnements.

 

L’époque où ces nouveaux établissements de Barbares commencèrent à être fondés peut se déterminer d’une manière sinon rigoureuse, du moins approximative. Ils sont évidemment postérieurs à ceux des Læti sur le modèle desquels ils furent créés. Nous n’avons pour les Gentiles aucun texte d’une aussi haute antiquité que pour les Læti qui remontent, nous l’avons vu, à la seconde moitié du siècle. Les premières institutions de Gentiles doivent être contemporaines du Ier siècle, du règne de Constance et de Julien. Nous savons en effet que l’empereur Constance fit la guerre aux Sarmates. Ammien nous a raconté ces diverses expéditions, commandées par le fils et l’héritier de Constantin, expéditions glorieuses pour les armes romaines et qui aboutirent à une paix avantageuse, sinon durable[24]. Les rapports entre les Romains et les Barbares devinrent plus fréquents à partir de cette époque ; il se fit de ce côté-là une infiltration étrangère analogue à celle qui avait eu lieu précédemment dans les Gaules et dans les provinces occidentales. Ce n’était pas sans doute la première fois que les Sarmates étaient admis sur le territoire romain pour le coloniser. Déjà, sous Constantin, les esclaves des Sarmates s’étaient révoltés contre leurs maîtres ; ces derniers avaient dû s’expatrier ; ils étaient venus demander un asile à Constantin qui les avait reçus favorablement, au nombre de plus de trois cent mille de tout âge et de tout sexe, et les avait cantonnés dans la Thrace, dans la Scythie, dans la Macédoine, jusque dans l’Italie ; mais l’expression même dont se sert l’auteur latin (per Thraciam, Scythiam, Macedoniam, Italiamque divisit) prouve qu’ils furent admis sous la tenure du colonat, alors si usuelle[25]. Il en est de même probablement de ces prisonniers goths et taïfales, vaincus par Frigéridus et qui furent relégués en Italie, sur le territoire de Modène, de Reggio, de Parme ; comme colons tributaires[26]. Le rhéteur Ausone, dans son poème de la Moselle, où il décrit le cours du fleuve, et qu’on croit généralement avoir été composé vers l’an 370, parle aussi d’un établissement antérieur de colons sarmates[27], mais il y a lieu de croire que ces Sarmates étaient, comme les précédents, des tributarii et non des colons militaires, tels que les gentiles de la Notitia, ayant à leur tête des Præfecti. Le raisonnement de Zumpt[28], qui prétend qu’on n’aurait jamais établi des Barbares Dedititii si, près de la frontière du Rhin, dans un pays exposé aux incursions perpétuelles des Allamans, n’a pas paru concluant à Böcking[29]. Saint Jérôme, dans sa Chronique, rappelle l’expulsion des Sarmates libres par les Limigantes leurs esclaves, et leur entrée sur le territoire romain[30] ; il place cet événement, sous les fils de Constantin, l’an 337 ; mais c’est évidemment le même fait que nous voyons relaté dans l’Anonyme de Valois, avec une simple différence de date, et par conséquent on ne saurait leur assigner une autre condition que le colonat. Enfin, si on voulait remonter plus haut, jusqu’aux premières guerres des Romains avec les Quades, les Marcomans, les Iazyges, il faudrait chercher, dans les traités conclus par Marc-Aurèle avec ces différents peuples barbares[31], la première origine de l’institution des Gentiles, ce qui n’est ni vraisemblable, ni admissible.

Le texte le plus important que nous possédions sur les Gentiles est la fameuse constitution impériale adressée par les empereurs Valentinien et Valens à Théodose, maître de la cavalerie[32]. Cette constitution interdit formellement et sous les peines les plus sévères toute union matrimoniale des Barbares avec les Romains, des Gentiles avec les habitants des provinces, provinciales. Nous avons déjà eu l’occasion de nous prononcer sur le véritable caractère de cette loi à propos des Fœderati et des Læti ; en ce qui concerne les Gentiles, on ne peut nier qu’elle leur fût applicable. Les Romains avaient lieu de se défier des Barbares et l’on pouvait à bon droit suspecter des mariages qui leur permettaient de comploter contre l’Empire. L’influence secrète des femmes a toujours été considérable. Que de renseignements précieux fournis par elles ! Que d’aveux arrachés à la coupable faiblesse des maris ! Les Barbares, on le sait, n’était pas scrupuleux sur les moyens ; ils ne craignaient pas de joindre la ruse et la force et pratiquaient déjà à un haut degré cette habileté qui distingue encore aujourd’hui les races germaniques. Les Sarmates, en particulier, avaient une réputation de duplicité[33]. Ces trames, ourdies à la faveur de l’hospitalité qui leur était accordée, ces conspirations, ces sociétés secrètes dans lesquelles étaient entraînés les Romains eux-mêmes, devaient irriter profondément le gouvernement impérial et lui dicter parfois des mesures excessives[34], mesures admises par les Barbares aussi bien que par les Romains. Les Rugiens, chassés de leur demeure primitive par les Hérules et établis sur les bords du Danube, dans le pays abandonné par les Quades, n’épousaient jamais des femmes étrangères[35]. Les Visigoths interdirent formellement les alliances de Barbares avec des femmes romaines et de femmes romaines avec des Barbares sous peine de mort[36]. Assurément ce n’était point la différence de religion qui motivait ces exclusions et limitait ainsi le droit de mariage, comme pour les Juifs[37] ; la politique religieuse des successeurs de Constantin était une politique de tolérance et consacrait le principe de la liberté des cultes ; ce fut plus tard seulement qu’on fit des lois prohibitives contre ceux qui demeuraient attachés au paganisme ou qui avaient embrassé l’hérésie.


[24] Ammien, lib. XVII, c. XII, XII.

[25] De Constantine Magno excerpta, § 32.

[26] Ammien, lib. XXXI, c. IX.

[27] Ausone, Mosella, v. 9.

[28] Zumpt, p. 65.

[29] Böcking, De Gentilibus, p. 1085.

[30] Hieronymi chron., ad a. 337 (éd. Roncall., I, p. 498).

[31] Böcking, De Gentilibus, p. 1085 (notes).

[32] Cod. Théod., III, tit. 14, De nuptiis Gentilium, loi 1.

[33] Anon. de Val., Excerpta de Constantine M. — Böcking, De Gentilibus, p. 1088.

[34] Cod. Théod., IX, tit. 14, De sicariis, loi 3.

[35] Procope, De Bello Gothico, III, 2.

[36] Hænel, L. Rom. Visig., p. 92.

[37] Cod. Théod., XVI, tit. 8, De Judæis, loi 6. — Cf. Cod. Just., De Judæis, I, tit. 9, loi 6.

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28 septembre 2013 6 28 /09 /septembre /2013 09:32

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VI - LES GENTILES

 

Différence entre les Læti et les Gentiles : les Gentiles étaient des Sarmates et non des Francs.

 

Quelles sont les raisons qui s’opposent à une assimilation complète des Læti avec les Gentiles de la Notitia ? D’abord ils tiennent une place distincte dans l’énumération des préfectures désignées sous le titre commun de préfectures des Læti et des Gentiles ; ensuite il est certain que cette différence de nom correspond à une différence sinon de condition, du moins de race*. Les Læti, nous l’avons démontré, se composaient exclusivement de Germains et, parmi les Germains, des peuples les plus rapprochés de la Gaule, des Bataves et des Francs. Les Gentiles comprenaient les peuples d’origine scythique c’est-à-dire, dans le sens que l’antiquité attachait à ce mot, les Sarmates, les Suèves, les Taïfales, les Quades, les Iazyges, même les Goths, tous ces colons barbares issus de nations plus éloignées de Rome, mêlées plus tard à la lutte et moins connues du monde romain, ce qui explique la dénomination plus générale qui leur fut conservée après leur admission dans l’Empire. Les Sarmates formaient un de ces groupes de nations orientales que l’antiquité, dont les connaissances géographiques étaient nécessairement plus bornées que les nôtres, appelait d’un nom générique emprunté soit à la tradition, soit à la prépondérance momentanée de tel ou tel élément[10].

Les Suèves et les Sarmates, depuis une époque reculée, ne faisaient, pour ainsi dire, qu’un seul et même peuple ; ils n’avaient jamais cessé d’être unis par les liens d’une étroite amitié. Tacite[11] nous raconte dans ses Annales que Vannius, donné pour roi aux Suèves par Drusus César, vers le milieu du Ier siècle de l’ère chrétienne, recrutait sa cavalerie parmi les Sarmates Iazyges, dans la Hongrie actuelle qui fournit encore aujourd’hui les meilleurs cavaliers. La plupart des préfectures des Gentiles, mentionnées dans la Notitia, le sont sous la désignation de Sarmatorum Gentilium ; les autres sous celles de Gentilium Suevorum ou de Gentilium Taifalorum, aucune sous celle de Lœtorum Gentilium[12] car les Læti Gentiles Suevi, invoqués par Rambach, d’après l’édition de Pancirole, n’ont jamais existé : c’est une altération évidente du texte primitif, une lacune signalée et reconnue par Böcking[13].

Le terme de Læti, emprunté par les Romains aux Germains, n’était pas connu des Sarmates chez lesquels on ne comptait que des hommes libres et des esclaves, sans la0155.jpg classe intermédiaire des Læti. Hérodote, au quatrième livre de son histoire des guerres médiques, dans l’énumération rapide mais si exacte, qu’il fait des peuples anciens, n’oublie point les Scythes d’où sont sortis les Sarmates ; il les divise, en trois classes : les laboureurs, les cultivateurs, les nomades division qui du reste marque plutôt la variété des professions que l’état des personnes[14]. Strabon l’a reproduite plus tard dans sa géographie[15]. Les esclaves eux-mêmes n’étaient pas chez les Scythes, comme chez les Germains, vendus à prix d’argent, mais désignés par la volonté du roi[16].

On ne fit qu’appliquer aux Sarmates, en lès colonisant dans les provinces occidentales ou méridionales, le système inauguré pour les Læti et dont on espérait les meilleurs effets. Il convenait de n’exciter aucune jalousie, aucun mécontentement entre ces soldats étrangers appartenant à des races diverses, mais placés à coté les uns des autres pour combattre sous le même drapeau et servir la même cause[17]. Malgré l’infériorité primitive de leur origine et la servitude dans laquelle ils avaient vécu pour la plupart au-delà du Rhin et du Danube, tandis que les Læti se recrutaient généralement parmi les hommes libres, on leur accorda les mêmes avantages afin de provoquer de leur part une généreuse émulation et de mieux s’assurer de leur dévouement. Il est vrai qu’ils occupaient le dernier rang de la milice ; ils sont toujours mentionnés après les Læti[18], soit dans la Notitia, soit dans le Code Théodosien où la loi sur les déserteurs s’applique aux Sarmates, c’est-à-dire aux Gentiles, comme aux Læti (Lœtus, Alamannus, Sarmata), comme à tous ceux qui par leur naissance étaient tenus de se faire soldats (quos militiæ origo assignabat)[19]. Les Suèves dont il est ici question, et qui devaient plus tard franchir les Pyrénées pour aller s’établir en Espagne avec les Alains, les Wisigoths et les Vandales[20], étaient ceux de la Dacie, dont le nom se trouve mêlé indifféremment à celui des Quades, des Juthungues, fixés dans les marécages du Danube et de la Theiss. Les Taïfales, qu’Ammien nous représente comme une nation tout à fait sauvage par la dépravation de ses mœurs[21], étaient aussi, d’après le témoignage de Zozime[22], un peuple d’origine scythique, mais qui se distinguait des peuples gothiques, tels que les Carpes, les Bastarnes, les Gépides, ligués ensemble contre Rome[23]. Tels étaient les peuples appelés à prendre part à la défense de l’Empire sous le titre commun de Gentiles.

 

* s'il ne fait aucun doute que tous les hommes font partis de la même espèce, certaines personnes ont des problèmes avec les races. François Hollande s'est donc engagé à ôter le mot race de la Constitution française et une proposition de loi visant à le supprimer de notre législation a été adoptée en première lecture, le 16 mai 2013, par l'Assemblée nationale. Parler de races aujourd'hui c'est donc être raciste. Heureusement, le livre d'Eugène Léotard à été écrit en 1873, époque ou l'on ne cherchait pas à faire oublier aux hommes leurs racines, leur histoire, leurs différences...

 

[10] Böcking, II, De Gentilibus, p. 1082.

[11] Tacite, Ann., lib. XII, c XXIX.

[12] Böcking, II, p. 119-122.

[13] Böcking, II, p. 119-122.

[14] Hérodote, lib. IV, c. XVII, XVIII et XIX.

[15] Strabon, lib. XI.

[16] Hérodote, lib. IV, c. LXXII.

[17] Böcking, De Gentilibus, p. 1086.

[18] Böcking, De Gentilibus, p. 1086.

[19] Cod. Théod., VII, tit. 20, loi 12.

[20] Böcking, De Gentilibus, p. 1084.

[21] Ammien, lib. XXXI, c. IX.

[22] Zosime, lib. II, c. XXXI.

[23] Opitz, p. 28-29.

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