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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 05:50

La première pandémie de peste dans le monde occidental se développa au VIe siècle de notre ère sous le règne de Justinien, empereur de Byzance. La peste fut décrite avec précision par deux auteurs byzantins : Evragne d’Epiphanie, historien ecclésiastique qui nous a laissé une Histoire ecclésiastique en six livres, qui s’étend de 431 à 593 ; et Procope, historien grec mort en 562, qui a écrit une histoire en huit livres et qui fut le secrétaire du général Bélisaire et préfet de Constantinople. Mais on trouve aussi  des descriptions chez Agathias, dont les histoires rapportent dix ans de malheurs survenus pendant le règne de Justinien, et chez Paul Diacre, auteur latin contemporain. La peste débuta en l’an 541 de notre ère. Elle fut qualifiée par tous ces auteurs de peste inguinaire ou glandulaire, ce qui permet de savoir avec certitude qu’il s’agissait de la peste bubonique (point qui a été récemment confirmé par des études de l’ADN bactérien).

 

Selon Evagre, la peste débuta en Ethiopie, se répandit en Egypte, puis en Palestine, en Syrie, à Constantinople, qu’elle atteignit en 542, durant la quinzième année du règne de205.jpg Justinien. Parallèlement, prenant les caractéristiques d’une pandémie, elle se développa non seulement vers l’est (la Perse), mais aussi vers l’ouest, en Illyrie, et elle atteignit Marseille en 543. De là elle suivit les grandes voies de communication, la vallée du Rhône et de la Saône, Dijon, Trèves, la vallée de la Loire (elle sera mentionnée par Grégoire de Tours), et s’étendit aussi vers le nord de la France et de l’Espagne méditerranéenne. Elle sévit en une dizaine de vagues épidémiques durant cinquante-deux ans. Le chevalier de Jaucourt dans son article sur la peste d’Orient dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, a compilé les modes de contamination aléatoires de cette épidémie : « Plusieurs moururent pour être seulement entrés dans des maisons infectées ; d’autres pour avoir légèrement touché des malades et d’autres sans autres contaminations prenoient le mal dans les campagnes et les places publiques. Quelques-uns s’en préservèrent en fuyant les villes pestiférées, et ne laissèrent pas de communiquer la peste. Quelques autres demeurèrent au milieu des malades, sans crainte et sans y trouver la mort, et même sans accident. »

Procope décrit le même chemin de l’épidémie en la faisant partir de Péluse en Egypte en 541, touchant Alexandrie, Antioche et la Syrie, puis Constantinople en 542, où il observa203 l’épidémie. Il décrivit la peste de façon si précise que le chevalier de Jaucourt, comme Gibbon dans l’Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, nous dit : « Procope nous a donné la description de cette maladie, avec autant d’art que d’exactitude, et aussi bien que s’il avoit été médecin de profession. » Il décrit les fortes fièvres, le délire ou la prostration, les vomissements et les hémorragies digestives, et « cependant ils étaient emportés par un bubon qui se formoit, tantôt plus tôt, tantôt plus tard, ou à l’aine ou à l’aisselle, ou sous l’oreille, ou en d’autres parties du corps. » Il y eut  jusqu’à 10 000 morts par jour à Constantinople, et Procope décrit la décomposition sociale qui accompagna toujours les grandes épidémies de peste : « Les domestiques n’avaient plus de maîtres et les personnes riches n’avaient point de domestiques pour les servir. Dans cette ville affligée, on voyait que maisons vides, et que magasins et boutiques qu’on n’ouvrait plus ; tout commerce pour la subsistance même était anéanti. » L’empereur Justinien, lui-même, fut atteint par la peste et survécut. Il chargea son référendaire Théodore de « tirer du trésor l’argent nécessaire pour distribuer à ceux qui étoient dans le besoin ». Il fallut creuser des fosses profondes dans les fossés des remparts pour enterrer les cadavres des pesteux abandonnés dans les rues.

 

Cette peste toucha sévèrement plusieurs régions de la Gaule, comme le rapporte Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs.


La peste arrive à Marseille :

 

Un navire venant d’Espagne, avec son chargement habituel, avait abordé au port de cette ville en apportant malheureusement le germe de cette maladie. Beaucoup d’habitants y achetèrent  diverses marchandises. […] Cette épidémie incendiaire ne s’étendit pas immédiatement à travers toutes les demeures, mais après s’être interrompue pendant un certain laps de temps elle se ralluma comme une flamme au milieu d’une moisson et embrasa toute la ville du feu de la maladie. […] Le fléau cessa complètement pendant deux mois et, tandis que la population rentrait dans la ville rassurée, la maladie sévit à nouveau et ceux qui étaient rentrés décédèrent. Puis à bien des reprises dans la suite la ville fut affligée de ce fléau mortel. (IX, 22.)

 

Saisissante description de la peste en Auvergne :

 

Quand survint le fléau lui-même, l’hécatombe de la population fut telle dans toute la région qu’on ne peut dénombrer toutes les légions qui t tombèrent. Comme les sarcophages et les cercueils faisaient défaut, on mettait en terre dix corps ou même plus que cela dans une même fosse. On dénombra un certain dimanche dans la seule basilique du bienheureux Pierre (à Clermont-Ferrand) trois cents cadavres. La mort elle-même était subite, car il se produisait à l’aine ou à l’aisselle une blessure à la manière d’une morsure de serpent et on était frappé à mort par ce poison en sorte qu’on rendait l’âme le lendemain ou le troisième jour. (IV, 31.)

 

Déjà à cette époque, l’évêque de Marseille, saint Théodore, s’enferma avec les moines de Saint-Victor dans leur abbaye pendant la peste de 558. Si la description clinique de la maladie par les auteurs du temps affirmait déjà le diagnostic de peste inguinaire ou glandulaire, une preuve scientifique formelle a été récemment apportée : on a, en effet, identifié l’ADN du bacille de la peste dans les dents de squelettes du VIe siècle d’un cimetière de Sens. Le premier hôpital créé en France remonte à 550, à Clermont : c’est sans doute une conséquence de l’épidémie de peste.204

 

Les conséquences religieuses de la peste de Justinien

 

Les fidèles, durement éprouvés et terrorisés par l’ampleur du fléau, cherchèrent un refuge dans l’Eglise. Après la mort par la « peste inguinaire » du pape Pélage II le 7 février 590, le moine Grégoire fut élu sur le trône de Saint Pierre ; il prononça en avril  de la même année un sermon qui nous est connu par Grégoire de Tours, qui résidait alors à Rome :

 

Il faut, très chers frères, que les fléaux de Dieu, dont nous devions redouter la venue, nous inspirent de la crainte, maintenant qu’ils sont présents et que nous les avons éprouvés. Que la douleur nous ouvre la voie de la conversion. […] Voici, en effet, que toute la population est frappée par le glaive de la colère céleste et que chacun en particulier est la victime de ce massacre imprévu. […] Que chacun de nous cherche un refuge dans les lamentations de la pénitence pendant qu’il a le temps de pleurer avant d’être frappé. (Histoire des Francs, X, 1.)

 

Le pape Grégoire Ier ordonna des litanies dans les églises, des célébrations de repentance, des grandes processions et des pèlerinages pour tenter de calmer la colère de Dieu que l’on croyait être à l’origine du fléau. Les processions publiques du clergé, suivi du peuple chantant  des litanies, étaient un phénomène nouveau en Occident, ramené de Constantinople par Grégoire qui y avait été envoyé en mission diplomatique auprès de l’empereur.

 

Cette première pandémie de peste dura deux cent vingt ans, resurgit épisodiquement en une quinzaine de poussées jusqu’en 767, date où elle s’éteint, pour réapparaître en 1347. On remarque souvent une contamination portuaire, notamment à Marseille, Ravenne, Narbonne. Certaines poussées touchèrent toute la Méditerranée, d’autre seulement ses parties orientales ou occidentales. Les poussées de peste, recensées par Jean-Noël Biraben et Jacques Le Goff, réapparurent tous les dix ans (environ en 541, 558, 570, 580, 588, 600, 608, 618, 628, 640, 654, 684, 694, 718, 740, et 767, qui sera la dernière poussée de cette pandémie). Le foyer initial de contamination était sans doute l’Asie centrale, berceau potentiel de la peste. Elle ne toucha que les villes et les voies de communications, suivant les grandes voies du commerce international, épargnant habituellement les campagnes, mais paralysant le commerce international tant maritime que terrestre.

 

Source : Histoire de la Peste, Jean Vitaux  éd. Presses Universitaires de France

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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 07:09

    II. — CIRCULATION DES HOMMES.

 

Sur toutes ces voies, qu’elles fussent d’intérêt impérial ou provincial, leur rattachement à l’Empire provoquait un extraordinaire va-et-vient de gens et de choses[10]. Gaule ouverte à tous les hommes du monde, Africains, Espagnols, Bretons, Italiens, Grecs et Orientaux purent s’y mouvoir avec la même aisance que dans leur propre patrie*.

 

On aima beaucoup les voyages au temps des empereurs. Ce que l’homme ne possédait point dans sa demeure originelle, joie, santé, richesse ou repos, il le chercha dans un des mille recoins de l’immense patrie à laquelle il appartenait. Il arriva pour l’Empire romain ce que nous constatons dans la France d’aujourd’hui[11] : on désira, hors de chez soi, une meilleure manière de vivres et on crut la trouver dans le mouvement du corps ou la diversité des spectacles. Moins que jamais, on ne sut mettre le bonheur dans le charme des habitudes et la stabilité des jouissances. Être errant, signifie presque une manière de vivre pour des hommes de ce temps[12].

 

C’est le désir du gain qui entraîne peut-être le plus de gens sur les routes : [...] des marchands, des artistes, des ouvriers de tout pays et de tout rang qui sillonnent les chemins gaulois, en quête d’une affaire, d’une place ou d’une besogne[13].

 

C’est la religion, ensuite, qui occupe le plus ces chemins. Voici les aruspices d’Italie[14], interprètes de songes ou d’augures, les prêtres ou les dévots des cultes d’Orient, porteurs d’étranges idoles ou d’oracles réconfortants[15]. Voici la foule bruyante des pèlerins du terroir, qui se dirigent vers les sanctuaires traditionnels des sources ou des montagnes[16]. Et voici enfin, perdus au milieu des passants, les humbles disciples du Christ, qui s’acheminent de ville en ville, messagers de la bonne nouvelle.191.jpg

 

D’autres explorent le pays dans l’espérance de recouvrer la santé, de la demander à ces eaux chaudes que les dieux prévoyants y faisaient sourdre de toutes parts. Auguste a donné l’exemple en venant se soigner à Dax, et ses sujets l’imiteront aussitôt : les soldats en congé se rendront à Vichy[17], et les riches Gallo-romains monteront à Luchon par les fraîches routes des Pyrénées[18].

 

La curiosité, celle du touriste ou du savant, attirait en Gaule quelques voyageurs, beaucoup moins, évidemment, qu’en Égypte, le centre préféré des grandes excursions. Mais on pouvait admirer les routes périlleuses des Alpes[19], les hauts sommets divins du puy de Dôme[20] ou du Donon, les eaux miraculeuses de Gréoulx[21] ou de Vif[22], les marées formidables de l’Océan et les mascarets de ses grands estuaires[23], les champs de pierre de la Crau, témoins des mémorables combats d’Hercule[24], les étangs du Languedoc aux pèches extraordinaires[25], et surtout les forêts alpestres ou les Ardennes de Belgique, où s’arrêtaient les chasseurs passionnés de gibiers monstrueux et d’oiseaux superbes. D’autres curieux traversaient la Gaule pour assister aux prodiges de l’Armorique[26] ou de l’île de Bretagne, comme ce Démétrius de Tarse qui voulut retrouver les îles mystérieuses où dormaient les âmes des héros[27].

 

Les morts eux-mêmes ne reculaient pas devant de longs voyages. On ramenait dans leurs patries d’origine les dépouilles de ceux qui mouraient au loin[28]. Aux abords des villes, les théories funèbres remplissaient les routes[29]. Le corps de Drusus, mort en Germanie, le corps de Septime Sévère, mort en Bretagne, traversèrent toute la Gaule, reçus le long des chemins par les foules en deuil.

 

D’autres cortèges, ceux-ci vulgaires ou bizarres, se rencontraient avec ces processions solennelles. Les marchands de volailles d’Italie faisaient venir leurs oies de Flandre, à pied par la grande route[30] ; et ces lents troupeaux de bêtes paisibles se laissaient dépasser par les soldats qui regagnaient leurs corps[31] ou les courriers qui galopaient vers les villes[32].

 

Quelle diversité et par endroits quelle cohue de passants ! Par ces mêmes chemins montaient vers l’Italie les courtisans ou les fonctionnaires qui se rendaient aux seuils sacrés de Rome : on les reconnaissait aisément à leur escorte, car il fallait être bien misérable, trimardeur ou déserteur, pour voyager seul, sans esclave. Lorsque Musicus, affranchi de Tibère, caissier du Trésor en Lyonnaise, quitta la Gaule et revint à Rome, il se fit suivre d’un cortège de seize serviteurs[33].

 

Quand passait un empereur[34], c’était alors comme une ville qui s’étalait, s’allongeait sur la route. Autour d’Hadrien en voyage s’avançaient les cohortes de la garde, les services du Palais, les amis du prince et leurs esclaves, et des centaines d’ouvriers prêts à travailler sur l’ordre du souverain. Sous les pas d’un tel maître, qui visitait toutes choses en curieux, qui développait en tout lieu la vie d’affaires, qui inspectait toutes les frontières et toutes les administrations, la route romaine s’animait d’une vie extraordinaire, pour satisfaire à la fois à tous les besoins des hommes et à toutes les volontés du souverain[35]. Ces jours-là, elle semblait porter, s’agitant fiévreusement sur elle, l’âme même du grand Empire.

 

Camille Jullian - Histoire de la Gaule, Tome V

 

* Ils ne faisaient que passer.

[11] Écrit avant août 1914.

[12] Vagus in orbe, assidue toto circu[mferor orbe], dit un Gallo-Romain de Bordeaux ; C. I. L., XIII, 581.

[13] Cf. Strabon, IV, 1, 5 ; 2, 1 et 3 ; Dion, XLIV, 42, 3-5 ; C. I. L., XIII, 38, 1550 ; etc.

[14] XIII, 1131 (Poitiers), 1821 (Lyon).

[15] Monument élevé à Vaison en vertu d’un oracle de Bélus à Apamée de Syrie (peut-être l’oracle en faveur de Septime Sévère, Dion, LXXVIII, 8, 6), C. I. L., XII, 1277 ; vires excepit et a Vaticano transtulit, dédicace taurobolique à Lyon, XIII, 1751 ; voyez inversement, à Bordeaux, un habitant du pays qui s’en va consulter la sibylle de Tibur (XIII, 581).

[16] XIII, 1522 : groupe de pèlerins au puy de Dôme. Il y aurait une étude à faire sur les chemins de pèlerinages, par exemple au Donon ou au Puy-de-Dôme. — Dans le même ordre d’idées, rappelons les voyages des délégués et des dévots aux autels provinciaux de Rome et d’Auguste, voyages qui devaient entraîner d’assez grands déplacements d’hommes, vu les fêtes qui s’y donnaient, les dépenses qui s’y faisaient.

[17] XIII, 1499 ; 1498 (un Arlésien). La presque totalité des inscriptions et monuments de Vichy (XIII, 1495-1502) doivent venir de baigneurs.

[18] XIII, 352 (un Ségusiave), 356 (un Butène).

[19] Ammien, XV, 10, 3-6. Et déjà les gens du pays racontaient d’étranges histoires aux voyageurs. Ainsi, à propos du culte d’une Matrona à la source de la Durance, au mont Genèvre, on dit à Ammien que c’était une noble matrone romaine morte là par accident. On devait également montrer des pas d’Hannibal, des pas d’Hercule, des camps de César (Sidoine Apollinaire, Epist., II, 14, I). —Sur les voyages d’étudiants à Marseille et à Autun, t. VI, ch. II, V et VI.

[20] Cf. Pline, XXXIV, 45.

[21] Monument élevé Nymphis Griselicis par la femme du consulaire Vitrasius Pollion (XII, 361).

[22] Monument élevé Ignibus Æternis par un préfet du prétoire entre 269 et 273 (XII, 1551). — Dans les Alpes Cottiennes, on montrait des sources d’eau mortelle, item Alpibus ira Co[tti]i regno est aqua ex qua qui gustant statim concidunt (Vitruve, VIII, 3, 17) : ce qui d’ailleurs, comme me l’indique M. Ferrand, ne doit être que propos et divagations de guides.

[23] Mela, III, 22. C’est sans doute à cet effet que Sabinus, l’interlocuteur de Lucien (Apol., 15), est allé en Gaule.

[24] Mela, II, 78.

[25] Mela, II, 82-3 ; Pline, LX, 29 et s.

[26] On a dû certainement chercher aux caps ou baies du Finistère le lieu où Ulysse évoqua les morts (Odyssée, XI, 11 et s.) : Est locus, extremum pandit qua Gallia littus Oceani prætentus aquis, ubi fertur Ulysses, etc. (Claudien, In Ruf., I, 123-4). Et c’est sans aucun doute aux mêmes sites que fait allusion Procope, lorsqu’il parle des nautoniers des âmes sur le rivage de l’Armorique ; De Bello Gothico, IV, 20.

[27] Plutarque, De def. or., 18.

[28] C. I. L., XII, 155, à Saint-Maurice en Valais : Rome defuncti... pater infelix corpus ejus deportatum hic condidit ; XII, 118 ; XIII. 2181, à Lyon : Corpus ab Urbe [Rome] adferri curaverunt. Char funéraire ?

[29] Cela résulte de la présence des tombes le long des chemins. — C’est une question, si Arles, Saint-Gilles, Bordeaux, etc., n’ont pas eu dès l’époque païenne des cimetières particulièrement vénérés où l’on désirât se faire ensevelir.

[30] Mirum in hac alite a Morinis usque Romam [par la route de Bretagne] pedibus venire ; Pline, X, 53 : Pline est un témoin oculaire.

[31] Voyez à Amiens le monument élevé par des soldats de l’armée de Germanie euntes [ad] expedi[tionem] Britanicam (XIII, 3496).

[32] Courriers d’État (XII, 4449) ; provinciaux (aucun texte) ; municipaux.

[33] C. I. L., VI, 5197.

[34] Voyages d’Auguste, de Caligula, de Claude, de Galba, de Vitellius, de Domitien, de Trajan, d’Hadrien, d’Albinus, de Septime et de Caracalla, d’Alexandre et de Maximin, de Gallien, des empereurs gallo-romains, d’Aurélien, de Probus. On voit donc que, sauf de 122 à 197 (Antonin, Marc-Aurèle, Commode), à peu près chaque génération a vu au moins un voyage d’empereur. Je laisse de côté les séjours des princes, Agrippa, Drusus, Germanicus, etc.

[35] Je pense à l’expression de Tacite à propos du passage de Vitellius à Lyon (Hist., II, 62), strepentibus ab utroque mari itineribus, où il s’agit surtout de la route de Bretagne à Rome par Lyon.

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 07:09

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ETABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVe SIECLE

 

Chapitre I - Les Invasions.

 

Les quatre grandes confédérations germaniques - 1° Les Alamans _ 2° Les Francs _ 3° Les Goths

 

Le premier danger aussi considérable pour l’Empire, après l’invasion des Cimbres et des Teutons, fut la guerre des Quades et des Marcomans, sous Marc-Aurèle, au IIe siècle de l’ère chrétienne. Tous les historiens s’accordent à reconnaître le péril extrême que courut la puissance romaine. Plus de vingt nations s’étaient liguées et avaient combiné une attaque commune contre Rome ; c’étaient les Marcomans, les Narisques, les Hermundures, les Quades, les Suèves, les Sarmates, les Latringes, les Bures, les Victohales, les Soribes, les Sicobotes, les Rhoxolans, les Bastarnes, les Alains, les Peucins, les Costoboces[19], tous les peuples compris entre l’Illyrie et la Gaule, dont la plupart se trouvaient encore à peine connus des Romains, mais dont quelques-uns devaient plus tard acquérir une certaine renommée[20]. Une panique effroyable s’empara de la ville éternelle ; on décréta la levée en masse comme pour le tumultus Gallicus, on arma jusqu’aux esclaves et aux gladiateurs[21]. Marc-Aurèle réunit le sénat, se fit adjoindre un collègue, vu la gravité des circonstances ; on recourut aux oracles, aux prières publiques ; on fit des purifications extraordinaires ; l’empereur ne voulut partir pour l’armée qu’après avoir célébré lui-même un lectisternium de sept jours avec toutes les cérémonies d’usage[22]. Pour subvenir aux frais d’une guerre si terrible et si ruineuse, il fallut faire appel à la générosité de tous les citoyens, recueillir des dons et des souscriptions patriotiques. Marc-Aurèle le premier donna l’exemple : les meubles, la vaisselle du palais, les joyaux de l’impératrice furent vendus à l’encan, au pied de la colonne Trajane, et le produit de cette vente versé dans le trésor public[23]. Pendant plus de quinze années, l’Illyrie, le Norique, la Pannonie, furent le théâtre de luttes sanglantes, de dévastations continuelles[24]. On finit cependant, non sans peine, par refouler les Barbares ; plusieurs firent leur soumission, le reste fut détruit ou poursuivi jusque dans leur pays[25] ; l’empereur mourut en Germanie, avant d’avoir pu rétablir la paix générale, léguant ce soin à son fils Commode. Le danger était conjuré une fois de plus, mais non pour longtemps.

 

À cette première confédération désignée plus particulièrement sous le nom de confédération allémanique, à cause des peuples divers qu’elle renfermait (alle Männer), succéda celle des Francs, dès le commencement du IIIe siècle. Tandis que les Allamans155 occupaient au midi tout le pays compris entre le Danube et le Rhin jusqu’au Mein, c’est-à-dire une partie de l’Autriche, le Tyrol, la Bavière, le Wurtemberg et le grand duché de Bade, les Francs s’étendaient au nord depuis le Mein jusqu’à l’Océan, entre le Rhin et l’Elbe, couvrant à peu près le même espace que l’ex-confédération de l’Allemagne du Nord, moins la Prusse[26] ; les Cattes, les Bructères, les Chamaves, les Chérusques, les Ampsivares, les Sicambres, les Saliens, les Attuarii, étaient les principaux peuples englobés sous la dénomination générale de Francs. Ce nom n’avait point été dans le principe celui de quelque tribu particulière ; emprunté selon toute apparence aux anciens idiomes ou dialectes de la Germanie septentrionale[27], il rappelait l’origine primitive de peuplades qui, chassées de leurs anciennes demeures (warg, wrang, exilé, banni), étaient venues s’établir dans les contrées voisines du Rhin. La qualité d’exilés, de bannis, n’avait rien de déshonorant à cette époque ; elle témoignait au contraire d’un grand amour de la liberté, d’un sentiment de fierté et d’indépendance qui faisait préférer l’exil à la servitude. L’asile de Romulus n’était-il pas ouvert à tous les bannis ? Le même mot wrang signifiait aussi cruel, féroce, et ce sens n’avait non plus rien de défavorable, car les Barbares, à qui les idées de clémence et d’humanité étaient peu familières, mettaient la force au premier rang ; ils ne concevaient guère un héros que couvert de sang ou des dépouilles de ses ennemis ; il a fallu toute une association d’idées nouvelles pour faire du mot Franc ce qu’il est devenu au moyen âge et dans les temps modernes. Les Francs se montrèrent redoutables aux Romains dès leur apparition sur le Rhin ; c’étaient déjà les Cattes et les Chérusques qu’Arminius avait conduits à la victoire contre les légions d’Auguste et de Tibère. La Gaule fut le principal théâtre de leurs exploits ; ils la ravagèrent dans tous les sens, saccagèrent plusieurs villes importantes, pénétrèrent jusqu’en Espagne où Tarragone[28], une des cités les plus florissantes du temps, fut presque entièrement détruite ; et passèrent même en Afrique[29] sur des vaisseaux dont ils s’étaient emparés. Deux siècles après, Paul Orose retrouvait encore dans ces mêmes contrées des traces de leur passage, et de misérables cabanes couvraient l’espace occupé par un grand nombre de villes magnifiques qui n’avaient pu se relever de leurs ruines[30]. Vaincus successivement par Aurélien, par Probus, par Constance Chlore, par Constantin, ils renouvelèrent sans cesse leurs incursions sur le territoire romain. Pendant toute la durée du IVe siècle, les successeurs de Constantin eurent à lutter avec les différentes tribus non soumises de la confédération des Francs. La plupart des campagnes de Julien, de Valentinien Ier et de Gratien furent dirigées contre eux.

Une troisième confédération de Barbares se forma contre l’Empire au IIIe siècle, et menaça l’Orient comme les deux précédentes menaçaient l’Occident : ce fut celle des Goths. Selon le récit de leur historien Jornandès[31], les Goths, généralement confondus avec les Gètes[32], seraient partis de la Scandinavie qu’il appelle une fabrique de nations, officina gentium. Descendant vers le midi, ils auraient soumis les Vandales, leurs voisins, et seraient venus s’établir dans l’ancienne Scythie, c’est-à-dire la Pologne, la Transylvanie, et une partie des plaines de la Russie méridionale, en suivant les vallées du Dniepr et du Don, jusqu’à la mer Noire (Pontus-Euxinus), et la mer d’Azow (Palus-Mœotica). Ils occupèrent la Dacie de Trajan, forcèrent les Romains à se replier en deçà du Danube, puis franchirent bientôt cette nouvelle barrière ainsi que la chaîne des Balkans (l’Hémus), pour se répandre de la Mésie dans la Thrace, la Macédoine, l’Épire, la Thessalie, jusque dans l’Achaïe et l’Asie Mineure[33], semant partout la ruine et la désolation, inspirant une profonde terreur[34]. Les invasions germaniques avaient quelque chose d’affreux : ce n’était pas une guerre ordinaire, mais un fléau destructeur qui s’abattait successivement sur toutes les provinces ; ces hordes sauvages commettaient des excès de toute nature et ne laissaient après elles que le désert. L’Orient se crut perdu. Il fallut verser des flots de sang, lutter pendant plus de dix ans pour arrêter les envahisseurs et les refouler au-delà des frontières. Les empereurs marchèrent en personne contre les Barbares ; les deux Decius trouvèrent la mort en les combattant, comme les anciens héros du même nom qui s’étaient dévoués pour le salut de la République. Claude II, un de ces généraux qui commandaient alors les armées romaines, et que le malheur des temps élevait jusqu’à la pourpre, remporta sur eux une victoire décisive près de Naïsse, dans la Mésie supérieure, aujourd’hui la Servie, l’an 268, et put annoncer dans son rapport sur cette mémorable bataille l’anéantissement de trois cent vingt mille ennemis parmi lesquels se trouvaient non seulement des Goths, mais des peuples de différentes nationalités[35]. L’Orient fut enfin délivré et, pendant plus d’un siècle, les Goths occupés à étendre leur domination au nord du Danube, de la Vistule au Volga, ne troublèrent plus la paix et la sécurité de l’Empire jusqu’au moment où de nouvelles circonstances les y introduisirent pour le renverser définitivement. — Les Goths, dont le nom signifiait dans leur langue le bon peuple, le peuple par excellence, gut thiud, se divisaient en trois grandes branches : les Wisigoths (Goths de l’ouest), les Ostrogoths (Goths de l’est) et les Gépides ou traînards (Gepanta), les derniers arrivés. Parmi les nations qui s’étaient jointes à eux dans l’espoir d’un riche butin, on comptait les Peucins, les Trutungues, les Vertingues, les Celtes et les Hérules[36]. Plusieurs historiens, surtout les Grecs, tels que Zosime et Dexippe[37], les désignent sous le nom de Scythes, à cause du pays où ils s’étaient établis et que l’antiquité connaissait sous la dénomination générale de Scythie.

 

[19] Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, c. XXII.

[20] Ammien, l. XXXI, c. V.

[21] Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, c. XXI.

[22] Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, c. XII, XIII.

[23] Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, c. XVII.

[24] Opitz, op. cit., p. 4.

[25] Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, c. XVII.

[26] Ce pays des Francs (Francia) s’appelait encore, dans l’empire germanique, la Franconie, et la ville de Francfort sur le Mein (Frankfurth, le gué des Francs) marque le lieu où ils avaient coutume de passer le fleuve.

[27] Wachter, Glossarium Germanicum, au mot warg, wrang. — Lehuërou, Institutions mérovingiennes, l. I, c. V et VI, passim.

Cette étymologie du mot Franc, qui a pour nous le plus grand intérêt, a été longuement discutée. Elle a donné lieu à plusieurs systèmes. Libanius fait venir le nom des Francs du grec φράκτος, hérissé, bardé de fer. D’autres, faisant descendre les Francs des anciens Phrygiens, veulent, comme Frédégaire, que Franci et Frigii soient synonymes. M. Lehuërou résume, dans un chapitre de ses Institutions mérovingiennes (liv. I, chap. VI). les différents systèmes sur l’origine des Francs : le système de Leibnitz (Eccard., notas in Leibnitz, De origine Francorum libellas) et le système de Fréret (Dissertation sur l’origine des Français). Il adopte avec raison l’étymologie de warg, wrang, wrag, donnée par Wachter dans son excellent Glossarium Germanicum.

[28] Gibbon, t. II, c. X.

[29] Aurelius Victor, De Cæsaribus, c. XXXIII.

[30] Sismondi, Histoire de la Chute de l’Empire romain et du déclin de la Civilisation, de l’an 250 à l’an 1000, Paris, 2 vol. in-8°, t. I, c. II, p. 57. — Paul Orose, l. VII, c. XXII.

[31] Jornandès, De rebus Geticis, c. II et suiv., édit. Panckoucke.

[32] L’identité des Goths et des Gètes a été soutenue dans l’antiquité par Dion, Paul Orose et Jornandès qui s’appuie généralement sur les témoignages de ce dernier historien. Parmi les modernes, cette question a été souvent reprise et débattue. Grotius, dans sa préface sur les écrivains de l’art gothique, le savant Seringham, dans son livre sur l’origine des Anglais, Cluvier dans sa Germania antiqua, le comte de Buat, dans son histoire ancienne des peuples de l’Europe, se déclarent tous pour l’affirmative. L’opinion contraire a été soutenue en Allemagne dans ces derniers temps. On peut consulter sur la même question un récent ouvrage de M. Bergmann : Les Gètes ou la filiation généalogique des Scythes aux Gètes et des Gètes aux Germains et aux Scandinaves, Strasbourg, 1859.

[33] Aurelius Victor, De Cæsaribus, c. XXXIII. — Opitz, op. cit., p. 7-9.

[34] Trébellius Pollion, Vita Claudii, c. XI.

[35] Ammien, l. XXXI, c. V. — Opitz, op. cit., p. 11. — Trébellius Pollion, Vit. Claud., c. VIII.

[36] Trébellius Pollion, Vit. Claud, c. VI.

[37] Zosime, édit. Reitemeier, Lipsiæ, 1784. — De legationibus, Excerpta e Dexippo de bellis Scythicis.

 

À suivre...

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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 19:56

 

Ville romaine bâtie aux pieds des Alpes dauphinoise quelque temps après la conquêtes des Gaules (1870) - Octave Penguilly l'Haridon


Huile sur toile (Hauteur 1.31 - Largeur 2.08) exposée au Musée d'Orsay (Paris)


penguilly-l-haridon3.jpg

 

Le contraste entre deux civilisations

 

Le titre du tableau nous apprend que la scène se passe dans la Alpes dauphinoises, chez les Allobroges. Sur la même image deux civilisations cohabitent. Une étendue d’eau délimite deux mondes. Sur fond d’altières montagnes à l’arrière-plan, se dresse une orgueilleuse cité[1] dotée d’un temple, juché sur un éperon rocheux, alimenté par un aqueduc, ceinte d’une muraille scandée de tours, percée d’une porte ponctuée de deux arcades, accessible par une rampe maçonnée ornée à son extrémité de lions sculptés monumentaux[2].

Sur l’autre rive, au premier plan, une barque, tirée sur le rivage et amarrée, est à quelques pas d’une simple hutte qui se fond dans la nature, construite de bois et de torchis, couverte de chaume, percée d’un trou central pour la fumée du feu, et desservie par un chemin de terre battue. Dans cette hutte vit une famille de Gaulois. Assis sur un tronc d’arbre près d’une barque, l’homme, à la fois passeur et pêcheur, vêtu de braies et de peaux de bêtes, ravaude un filet, outil de travail et moyen de subsistance, tandis que la femme s’occupe des enfants[3], l’un tenu par la main, l’autre assis sur le seuil de la cabane. C'est un peu le petit village gaulois qui résiste aux romains, sans Astérix.

 

Le heurt de deux mondes

 

Suivi de deux soldats des cohortes dalmates, armés d’un bouclier rectangulaire et de deux javelots, un centurion, coiffé d’un casque à aigrette rouge, portant cuirasse, tenant dans sa main gauche un bâton de commandement, semble enjoindre de son index droit, en un geste impérieux[4], au gaulois chevelu de prendre sa barque, de traverser la rivière et ainsi de ne plus vivre en marge de la nouvelle société.

Le mode de vie ancestral de ce passeur, reposant sur la cueillette et la pêche, ne sera bientôt plus de saison. Sa modeste cabane, habitat isolé et précaire, semble condamnée à s’effacée devant la grandiose érection d’une ville de pierre. Ce Gaulois va devoir s’adapter à la civilisation urbaine conquérante.

De nombreux arbres portent un feuillage roux, signe d’automne – l’automne de cette civilisation celte qui va renaître au printemps, fécondée par le génie latin. Voici venu le temps de la culture latine…

 


[1] P1040704
 [2]  Lions
 [3]  P1040707.JPG
 [4]  P1040706


 

Octave Penguilly l'Haridon est né à Paris en 1811 et y est mort en 1870. Bien que né dans la capitale, Penguilly l'Haridon est originaire de Pleyben (Finistère). C'est pendant qu'il suit une formation d'officier, qu'il reçoit des cours de dessins. Artilleur, il est nommé en 1854 conservateur du musée de l'Armée. Il peint en 1857 un épisode de la guerre de Succession de Bretagne, le Combat des Trentes, avec une grande minutie de détails. Il expose au Salon de 1870 sa Ville romaine, acquise par l'État et envoyée au musée des Antiquité nationales de Saint-Germain-en-Laye, que Napoléon III a inauguré en 1867, afin de mettre en valeur les origines gauloises de la France.

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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 05:56

La gastronomie romaine, connue grâce à de nombreux auteurs antiques tels Apicius Marcius Gavius, Caton le censeur, Columellle Lucius Iunus Moderatus Columella, Virgile Publius Vergilius Maro, etc... aura une influence certaine sur les habitudes alimentaires du reste de l'Empire. Une influence qui variera selon l'éloignement des provinces de l'Italie, et surtout selon la situation sociale des individus.

 


  
Sur ce sujet, visiter le site : La cuisine romaine antique
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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 08:08

 ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES

               ÉTABLIS DANS L’EMPIRE ROMAIN AU IVe SIÈCLE

 

Chapitre I - Les invasions.

 

Situation intérieure de la Germanie.

 

On conçoit qu’avec de telles mœurs publiques et privées les Germains soient devenus de redoutables et perpétuels ennemis pour l’Empire, dès qu’ils furent en contact avec la domination romaine. Plutôt que de prolonger un repos qui leur était à charge, ils s’engageaient au service des nations étrangères les plus belliqueuses, avec lesquelles ils étaient assurés de satisfaire ce besoin de mouvement et d’aventures[12]. L’amour de la gloire n’était pas le seul mobile de ces expéditions renouvelées au moyen âge par les seigneurs accompagnés de leurs vassaux. Ils faisaient la guerre pour piller, pour s’enrichir des dépouilles de leurs ennemis vaincus, qu’ils rapportaient et se partageaient entre eux. C’était là le prix de leurs travaux et de leurs fatigues, la récompense de leur bravoure ; ils n’avaient point d’autre solde, et les libéralités de leurs chefs, les présents qu’ils en recevaient, tels qu’un cheval, une lance, une framée, provenaient de la même source[13]. Ils ne se contentaient pas de porter partout la ruine et la dévastation sur leur passage, de brûler et d’incendier, d’enlever tout ce qui pouvait tomber entre leurs mains ; ils emmenaient prisonniers les habitants eux-mêmes et les réduisaient en servitude.

 

Ce caractère sauvage qu’affectaient les guerres des Germains, soit entre eux, soit avec les étrangers, explique la terreur qu’inspiraient les invasions aux malheureux provinciaux, le profond découragement dans lequel elles jetaient les sujets de Rome voisins des frontières. L’Empire était une trop riche proie pour ne pas exciter leurs convoitises : ils trouvaient là d’immenses trésors, tous les produits de l’agriculture, du commerce, de l’industrie, du luxe le plus raffiné, de la civilisation la plus avancée[14]. Ces robustes guerriers, ces hommes du Nord, n’étaient point insensibles aux plaisirs des sens, aux jouissances de la vie, aux douceurs d’un climat tempéré ; ils se sentaient attirés vers ces régions mieux favorisées de la nature. De tout temps, les grandes migrations se sont faites du nord au midi. Quand les Gaulois s’établirent dans la vallée du Pô, descendirent en Étrurie, le traître qui les appela et leur livra sa patrie n’eut qu’à leur montrer les meilleurs fruits et les vins délicieux que produisait la Toscane[15]. Le même instinct poussait les Germains vers le Rhin et le Danube ; tous leurs efforts tendaient à franchir cette double barrière pour se répandre dans les riches contrées de la Gaule, de l’Italie et de la Grèce. Ils tâchaient de tromper la surveillance des postes et des campements romains, fondaient à l’improviste sur de paisibles cultivateurs, ravageaient les campagnes, évitant de se mesurer avec les légions dont ils reconnaissaient la supériorité, et regagnant en toute hâte leurs forêts et leurs marais pour se mettre à l’abri des poursuites. Le temps et les progrès de la civilisation n’ont pas complètement modifié le caractère et le système de guerre des Allemands : on retrouve encore aujourd’hui chez les descendants et les héritiers des Germains plus d’un trait de ressemblance avec leurs ancêtres.

 

À cette première cause de déplacements continuels des populations dans la Germanie s’en joignait une seconde. Les invasions n’étaient pas toujours le fait de simples tribus agissant isolément et pour leur propre compte. Les différentes tribus de même race, de même famille, se groupaient sous la conduite d’un chef plus illustre autour d’une nation conquérante et formaient alors une véritable armée composée, non seulement de quelques milliers d’hommes, mais de multitudes innombrables, grossissant sans cesse comme les eaux d’un torrent débordé. Chaque siècle voyait se former de pareilles associations de peuples, et chaque fois Rome devait trembler pour son existence.200.JPG                             Le triomphe de Marius par Francesco Altamura (1859 - 1864)

 

Vers la fin du IIe siècle avant l’ère chrétienne, l’an 640 de sa fondation, sous le consulat de Cecilius Metellus et de Papirius Carbon, elle entendit prononcer pour la première fois le nom des Cimbres et des Teutons[16]. Partis des extrémités septentrionales de la Germanie, des rives mêmes de la Baltique et de la Chersonèse Cimbrique (le Danemark actuel), ils traversèrent l’Allemagne du nord au midi, franchirent le Danube, pénétrèrent dans la vallée du Rhône, et de là en Italie, au nombre de plusieurs centaines de mille, s’il faut en croire les récits des historiens latins[17], et infligèrent de grands désastres aux premières armées romaines qui cherchèrent à les arrêter dans leur marche dévastatrice. Carbon, Cassius, Scaurus Aurelius, Servilius Cépion, M. Manlius, tous consuls ou consulaires, furent successivement battus ou faits prisonniers[18]. Il fallut le génie militaire de Marius pour en triompher : les deux éclatantes victoires d’Aix et de Verceil sauvèrent Rome et entraînèrent la ruine complète des Barbares ; on en fit un affreux carnage ; ils furent exterminés avec leurs femmes et leurs enfants qui les avaient accompagnés.

 

À suivre...

 

[12] Tacite, De Mor. Germ., c. XIV, XV.

[13] Tacite, De Mor. Germ., c. XIV.

[14] Opitz, Die Germanen im Römischen Imperium vor der Völkerwanderung, Leipzig, 1867, p. 9-13.

[15] Gibbon, Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain, t. II, c. IX. Trad. Guizot.

[16] Tacite, De Mor. Germ., c. XXXVII.

[17] Ammien, l. XXXI, c. V.

[18] Tacite, De Mor. Germ., c. XXXVII.

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28 novembre 2012 3 28 /11 /novembre /2012 19:58

   I. — LES ROUTES LES PLUS PASSAGÈRES.

 

Une vie intense s’agita sur les routes de la Gaule pendant toute la durée de l’Empire, plus forte, plus variée qu’à nul autre moment de leur histoire. Outre l’activité propre au pays, une grande part du mouvement général du monde les utilisait sans relâche.

 

De Rome en Bretagne, du centre de l’Empire à sa plus lointaine province, il fallait passer par la Gaule, soit qu’on débarquât à Marseille pour remonter la vallée du Rhône, soit qu’on franchît les Alpes au Grand ou au Petit Saint-Bernard pour gagner Langres par Besançon, Genève ou Lyon : ce qui faisait de la route champenoise, de Langres à Boulogne par le pont de Châlons, l’une des voies les plus bruyantes de la Gaule et de la terre romaine ; là sont passés les grandes niasses d’hommes et les chefs souverains, circulant entre l’Italie et l’Angleterre, les uns pour conquérir de nouvelles provinces, les autres pour enlever Rome à leurs concurrents[1].

 

C’était également par la Gaule que les armées de Germanie et les prétendants choisis par elles communiquaient avec le reste de l’Empire. Pour gagner l’Italie et l’Orient au départ du Rhin, on pouvait à la rigueur se passer de la Celtique en rejoignant le Danube[2] ou en gravissant le Brenner. Mais les soldats et leurs chefs évitaient d’ordinaire ces routes longues et fastidieuses, ils préféraient l’agréable cheminement le long de la Moselle, du Doubs ou des lacs d’Helvétie, la rapide montée par les Alpes de Suisse ou de Savoie : et ce sont les routes que prirent Vitellius et ses généraux, et bien d’autres avant et après eux[3].190.gif

 

De Germanie et de Bretagne encore, pour se rendre en Espagne, on devait couper la Gaule : soit par l’ouest, de Cologne à Paris, Bordeaux et le col de Roncevaux[4] ; soit par le levant, de Mayence à Trèves, Lyon, Narbonne et le col du Pertus[5]. C’était presque toujours cette dernière voie que l’on prenait, plus aimable, plus chaude, plus proche de l’Italie et parée de plus belles villes[6] ; l’autre demeurait plus froide, trop voisine de l’Océan, encore d’apparence à demi barbare : il faudra, pour la doter de gloire, de bruit et de poésie, les rois francs, les Sarrasins, Charlemagne, Roland et saint Jacques[7].

 

Entre l’Italie enfin et cette même Espagne, la Gaule du Midi conservait son rôle millénaire, de servir de route aux héros[8]. Il était bien rare qu’on préférât la traversée de la mer à l’antique et glorieux chemin qui de la Corniche menait à Narbonne et au Pertus ; de Rome à Tarragone et à Cadix la route, le long du rivage gaulois, était si gaie, si facile, si pleine de richesses et de souvenirs ! les seuls ennuis qu’on y rencontrât étaient, comme au temps d’Hercule, le Mistral de la Crau et le passage du Rhône à Tarascon.

 

C’était grâce à ces routes que notre pays servait de trait d’union entre le Nord et le Midi, le Centre et l’Occident du monde européen. Elles étaient les marches, aplanies et embellies, du seuil que la Gaule formait entre toutes les provinces de l’Empire occidental.

 

Au croisement des plus populaires de ces voies, surgissait toujours Lyon. Il n’était donc pas seulement la capitale des Gaules, mais le lieu de rencontre des hommes de nom latin ; et c’est pour cela que tous les prétendants à l’Empire ont voulu, après Rome, tenir Lyon[9].

 

Camille Jullian - Histoire de la Gaule, Tome V

 

[1] Caligula ; Claude ; le retour des soldats de Bretagne en 69 ; Hadrien ; Albinus ; Septime Sévère ; Tetricus et Aurélien ; etc. — De là, l’importance que prit sur cette route le pont de Châlons sur la Marne, à mi-chemin entre les Alpes et l’Océan. — Il ne faut d’ailleurs pas oublier que cette route fut une de celles que prenaient jadis les caravanes de l’étain et des marchands italiens ou marseillais. — Ajoutez le trajet de Germanie en Bretagne et inversement par Cologne et Bavai ou par Mayence, Trèves et Reims.

[2] Cf. la route de Septime Sévère.

[3] Sans doute Agrippa, Drusus, etc., et tous les empereurs qui ont séjourné à Lyon.

[4] Ou le Somport. Je suppose le passage d’Auguste par Roncevaux en 24 ou 25 av. J.-C., à cause des affaires des Cantabres.

[5] Hadrien ; sans doute Auguste.

[6] Ajoutez l’attraction de Tarragone, la grande ville impériale de l’Espagne. — Quand on regarde sur la carte le réseau des routes italiennes, on s’aperçoit aussitôt des motifs qui ont fait construire par Auguste, en 13-12 av. J.-C., la fameuse via Julia Augusta, de Plaisance à Nice par le col de Cadibone (C. I. L., V, p. 953 et s.) : cette route, qui continuait une route venant de Vérone, servait aux communications rapides entre le Danube (soit par la voie d’Aquilée, soit par celle de Trente), la Gaule du Midi et l’Espagne.

[7] Tome VI, ch. VI.

[8] Outre les proconsuls, Pollion en 43, Galba et ses courriers, et sans doute Auguste et Hadrien.

[9] Voyez les séjours à Lyon d’empereurs ou de prétendants à l’Empire. — Lyon comme carrefour d’Empire était doublé : 1° par Chalon, où la route de Lyon à Langres vers Boulogne d’un côté et vers le Rhin inférieur de l’autre se détachait de la route directe de Lyon vers le Rhin supérieur par Besançon, sans parler de la route de la Seine par Autun, laquelle servait aussi à la direction de Boulogne ; ajoutez la lin habituelle de la navigation sur la Saône ; 2° par Langres, où se croisaient cinq très bonnes voies : celle venant de Lyon, celle partant pour Boulogne, celle partant pour Cologne et le Rhin, celle du Grand Saint-Bernard par Besançon, celle du Petit Saint-Bernard par Genève.

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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 08:00

Dans son ouvrage "Géographie", le géographe grec Stabon, né en 58 avant Jésus Christ et mort entre 21 et 25 après J.C., nous parle de Massilia. Strabon semble ne pas avoir connu la Gaule. Pour sa Géographie, il s'est souvent servi d'ouvrages anciens, parfois peut-être périmés.l-Europe_de_Strabon.jpg

                                                    L'Europe de Strabon

 

Massilia est une création des Phocéens ; elle est située sur un sol pierreux; son port s'étend au-dessous d'un rocher en forme de théâtre, qui regarde le midi. Ce port est entouré de bonnes murailles, ainsi que la ville entière dont la grandeur est considérable. Dans la (ville) haute s'élèvent l'Ephésium et le temple d'Apollon Delphinien : ce dernier est commun à tous les Ioniens ; l'Ephésium est un sanctuaire dédié à Artémis d'Éphèse. Comme les Phocéens partaient de leur pays, un oracle, dit-on, leur fut donné, qui leur enjoignait de prendre pour guide la personne que leur aurait désignée Artémis d'Éphèse : s'étant donc rendus à Éphèse, ils s'enquirent des moyens d'obtenir de la déesse ce guide qui leur était imposé. Alors Aristarché, l'une des femmes les plus honorables du pays, vit en songe la déesse qui, debout près d'elle, lui ordonnait de partir avec les Phocéens en emportant quelque représentation des choses consacrées à son culte. Cela s'étant fait et la colonisation achevée, les Phocéens érigèrent le sanctuaire, et décernèrent à Aristarché des honneurs extraordinaires, en la proclamant prêtresse (d'Artémis). Dès lors dans les villes, colonies de Massilia, on rendit partout les premiers honneurs à la même déesse, et pour la disposition de la statue comme pour les autres usages sacrés, on se fit une loi d'observer les mêmes rites que dans la métropole.
Les Massaliotes ont un gouvernement aristocratique, et il n'y en a pas dont les lois soient meilleures : ils ont établi un conseil de six cents membres qui gardent cette dignité toute leur vie ; et qu'on appelle timuques. Ce conseil est présidé par quinze membres à qui est attribuée l'administration des affaires courantes : les Quinze sont à leur tour présidés par trois d'entre eux qui ont la plus grande puissance, sous la direction d'Un seul. Nul ne peut être Timuque[1] s'il n'a pas d'enfants, et si le titre de citoyen n'est pas dans sa famille depuis trois générations. Les lois sont celles de l’lonie : elles sont exposées en public. Le pays est planté d'oliviers et couvert de vignes, mais il est bien pauvre en blé, à cause de sa sécheresse : aussi, ayant plus de confiance dans la mer que dans la terre, les habitants ont-ils préféré les ressources que leur offrait la navigation. Plus tard cependant, grâce à leurs mâles vertus, ils purent s'emparer d'une partie des campagnes environnantes, avec l'aide de cette même puissance militaire qui leur avait servi à fonder des villes pour s'en faire des remparts.

Les unes, situées sur la frontière d'Ibérie, devaient les couvrir contre les incursions des Ibères, de ce même peuple à qui ils ont communiqué avec le temps les rites de leur culte national (le culte de Diane d'Ephèse), et que nous voyons aujourd'hui sacrifier à la façon même des Grecs ; les autres, telles que Rhodanusia[2] et Agathé[3], devaient les défendre contre les Barbares des bords du Rhône ; d'autres enfin, à savoir Tauroentium[4], Olbia[5], Antipolis[6] et Nicaea[7], devaient arrêter les Salyens et les Ligyens des Alpes.

Les Massaliotes, ont encore des abris pour les vaisseaux et des magasins d'armes : auparavant il y avait chez eux, en quantité et toujours prêts, des navires, des appareils, des machines pour armer les vaisseaux et assiéger les villes : ils avaient pu ainsi tenir tête aux Barbares et gagner l'amitié des Romains, en se mettant à même de leur rendre tant de services que ceux-ci aidèrent volontiers à l’accroissement de la puissance des Massaliotes.

Ainsi Sextius, celui qui défit les Salyens, ayant fondé non loin de Massilia une ville dont le nom, qui est le sien; rappelle aussi ces eaux chaudes devenues, dit-on, en partie froides, y établit une garnison romaine et chassa du littoral, à partir de Massilia jusqu'en Italie, les Barbares que les Massaliotes n'avaient pu en expulser tout à fait. Lui-même, n'obtint guère d'autre résultat que de refouler, les Barbares à douze stades de la mer dans les parties où les côtes sont abordables, et à huit seulement, là où elles sont abruptes.

Mais le terrain abandonné par les indigènes, il le livra aux Massaliotes. On voit encore, dans la ville où elles sont exposées, un grand nombre des dépouilles conquises par les habitants dans des batailles navales contre tous les rivaux qui leur disputaient injustement la mer.

C'est ainsi que jadis ils jouirent d'une prospérité extraordinaire à tous égards, et, particulièrement en ce qu'ils gagnèrent l'amitié des Romains, dont on pourrait trouver maintes preuves : ainsi, il y a sur l'Aventin une statue d'Artémis qu'y érigèrent les Romains, et elle est disposée comme celle qui est chez les Massaliotes. Mais au temps, de la lutte de Pompée contre César, ce peuple, s'étant attaché au parti qui fut vaincu, perdit la plus grande part de sa prospérité.

Pourtant il reste encore chez lui des traces de ses anciens goûts, particulièrement pour la construction des machines et pour les armements maritimes. Mais comme les Barbares du haut pays d'alentour s'apprivoisent sans cesse, et, grâce à la domination romaine, ont déjà abandonné la guerre pour la vie civile et l'agriculture, l'application aux travaux dont nous parlons ne saurait plus être aussi grande chez les Massaliotes, on le voit bien à l'esprit qui aujourd'hui y règne : tous les gens distingués s'y portent vers l'éloquence et la philosophie, si bien que leur ville, qui depuis peu était devenue une école ouverte aux Barbares, et avait rendu les Galates philhellènes au point de rédiger leurs contrats en langue hellénique, a présentement persuadé aux plus illustres des Romains de renoncer au voyage d'Athènes et de venir à Massilia pour l'amour de l'étude. Les voyant agir ainsi, et d'ailleurs résignés à la paix ; les Galates consacrent avec plaisir leur temps à de pareils genres de vie, et ce n'est pas là un caprice individuel, mais le goût public.

Aussi font-ils bon accueil à nos sophistes qui, comme les médecins, reçoivent chez eux un riche salaire soit des particuliers, soit des villes. Mais'il y a toujours dans les habitudes des Massaliotes de la simplicité et de la modestie, et l'usage que voici n'est pas la moindre preuve que l'on en pourrait donner : la plus grosse dot est chez eux de cent pièces d'or, plus cinq pièces pour les vêtements et cinq autres pour les parures d'orfèvrerie : on ne permet pas davantage. César et les princes qui sont venus après lui, en souvenir de l'amitié des Romains pour Massilia, ont apprécié avec mesure les fautes commises durant la guerre, et ont conservé à cette ville l'autonomie dont elle avait joui dès l'origine. Ainsi elle n'obéit pas, non plus que les peuples qui sont sous son obéissance, aux préfets envoyés dans la province.

Voilà ce qu'on peut dire au sujet de Massilia.

 

[1] Sénateur.

[2] Important poste grec situé près de l'embouchure du Rhône, probablement localisé au niveau des lieux-dit l'Argentière et Espeyran sur la commune de Saint-Gilles (Gard). Arbre-celtique.com

[3] Important comptoir massaliote établi entre l'embouchure de l'Hérault et le bassin de Thau, à proximité immédiate de Béziers. Arbre-celtique.com

[4] Saint Cyr sur Mer _ Var

[5] Hyères _ Var

[6] Antibes _ Alpes-Maritimes

[7] Nice _ Alpes-Maritimes

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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 07:29

    ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES

            ÉTABLIS DANS L’EMPIRE ROMAIN AU IVe SIÈCLE

 

Chapitre I - Les invasions

 

 

Caractère des premières guerres de Rome contre la Germanie. — Mœurs des Germains.

 

Montesquieu a dit : Ce ne fut pas une certaine invasion qui perdit l’Empire, ce furent toutes les invasions[1]. En effet, l’entrée des Barbares sur le sol romain prit de bonne heure un caractère régulier et périodique et, la perpétuité des mêmes causes entraînant celle des mêmes effets, le mal s’aggrava tous les jours jusqu’à ce qu’il devînt incurable.

 

Dans le principe, les guerres de Rome contre la Germanie avaient été offensives. Après la conquête des Gaules et l’extension de son empire jusqu’au Rhin, elle se trouva en face des Germains ; elle voulut soumettre ces nouveaux voisins comme elle avait soumis les Gaulois. Ses meilleurs généraux, les Drusus, les Tibère, les Germanicus, pénétrèrent à la tête des légions dans des forêts et des marécages réputés inaccessibles, au-delà des confins du monde civilisé, se frayant devant eux une route avec la hache aussi bien qu’avec l’épée, cherchant à envahir ces régions inconnues et par terre et par mer ; par le nord, du côté de l’Océan, en remontant le cours des fleuves, de l’Ems, du Weser et de l’Elbe ; par le midi, en franchissant le Rhin et le Danube[2]. La Germanie devint une école pour le légionnaire comme l’Algérie pour nos soldats. Ces luttes continuelles où l’on était aux prises avec les hommes et les éléments, la tactique inaugurée pour combattre des ennemis d’un nouveau genre, formèrent d’excellentes troupes, entretinrent l’esprit militaire et donnèrent aux légions germaniques une supériorité dont elles se prévalurent pour disposer de l’Empire après l’extinction de la famille des Césars. Vitellius commandait l’armée de la Germanie inférieure, lorsqu’il fut proclamé empereur à Cologne[3]. Toutefois, la marche victorieuse des Romains ne tarda pas à s’arrêter ; la défaite et le massacre de Varus leur prouvèrent, malgré leurs premiers succès, qu’ils ne devaient s’aventurer qu’avec une extrême prudence dans un pays tel que la Germanie et qu’il fallait se méfier de la soumission apparente des habitants. Les victoires de Trajan sur les Daces, la réduction en province romaine d’une partie du territoire qu’ils occupaient au-delà du Danube[4], ferment l’ère des conquêtes. Dès le IIe siècle de l’ère chrétienne, les rôles sont changés ; Rome abandonne l’offensive pour se tenir sur la défensive ; il ne s’agit plus pour elle d’ajouter de nouvelles provinces à son empire, mais de défendre son propre territoire menacé par les envahisseurs. Les Germains ne ressemblaient à aucune des nations qu’elle avait vaincues auparavant ; c’étaient des peuplades, des tribus innombrables qui venaient les unes après les autres se précipiter sur ses frontières et dont les attaques incessantes ne lui laissaient point de repos : Les légions, mieux armées, mieux disciplinées que les Barbares, parvenaient facilement à en triompher, mais ces victoires partielles n’aboutissaient à aucun résultat définitif ; elles ne faisaient que conjurer le danger présent sans assurer l’avenir ; les provinces demeuraient toujours exposées aux coups de l’invasion ; la Germanie, véritable pépinière d’hommes, semblait inépuisable.186.jpg

 

La situation ultérieure de la Germanie a exercé une influence considérable et décisive sur la marche des invasions ; il faut en tenir grand compte pour bien comprendre les événements. Les Germains étaient plutôt campés qu’établis dans des demeures fixes ; ils n’avaient pas de villes, mais de simples bourgades[5]. Ils vivaient à la manière des peuples pasteurs et nomades ; leur principale richesse consistait dans les troupeaux ; accoutumés à se nourrir du produit de leur chasse et du butin pris sur l’ennemi[6], ils changeaient continuellement de résidence, se contentaient de semer le blé qu’ils pouvaient récolter quelques mois après et se souciaient peu de féconder de leurs sueurs une terre dont la possession ne leur était point assurée, car les groupes seuls (civitates) et non les individus jouissaient du droit de propriété[7]. Il était rare qu’une tribu séjournât plusieurs années consécutives dans le même pays[8]. Ils erraient ainsi de contrée en contrée à travers de vastes solitudes qui suffisaient à leurs besoins, mais dont les ressources eussent été bien vite épuisées par une population nombreuse et sédentaire[9].

 

La guerre était l’occupation favorite et presque exclusive du Germain ; il s’y préparait dès l’enfance ; parmi ses jeux figurait la danse des armes (Waffentanz). Les exemples de ses pères, les récits de ses aïeux, les chants nationaux de sa patrie, tout conspirait à faire des combats et de la gloire militaire l’unique objet de son ambition. Son entrée dans la vie publique était une prise d’armes comme le fut plus tard l’investiture du chevalier ; il recevait dans l’assemblée des chefs de la tribu, de la main de son père ou de l’un de ses proches, le bouclier et la framée, remplacés au moyen âge par l’épée. Dès lors il sortait du cercle de la famille pour devenir membre de l’État. Cette cérémonie, ainsi que le remarque Tacite[10], correspondait à la prise de la toge par le jeune Romain, et marquait l’époque la plus importante de sa vie. La majeure partie de l’existence des Barbares se passait dans des expéditions plus ou moins lointaines où chaque chef entraînait les compagnons attachés à son nom et à sa fortune. Vainqueurs, ils étaient salués à leur retour par les acclamations de leurs femmes, qui se faisaient un honneur de compter leurs blessures et de les exhorter elles-mêmes au courage. Vaincus, ils revenaient couverts d’une ignominie que rien ne pouvait effacer, et la honte d’avoir survécu à une défaite était le plus terrible châtiment infligé à leur lâcheté. En temps de paix, ils ne déposaient point leurs armes, mais les gardaient pour délibérer sur les intérêts de la communauté ou s’en servaient pour se livrer au plaisir de la chasse qu’ils aimaient passionnément, parce qu’ils y retrouvaient une image de la guerre et le souvenir de leurs exploits. Les occupations domestiques n’avaient aucun attrait pour eux ; ils les regardaient comme indignes d’un guerrier et en abandonnaient le soin aux femmes, aux vieillards, aux esclaves[11].

 

[1] Grandeur et Décadence des Romains, ch. XIX.

[2] Tacite, Ann., l. I, c. II, passim.

[3] Tacite, Hist., l. I, c. IX, LVII.

[4] La Valachie actuelle.

[5] Tacite, De Moribus Germanorum, passim.

[6] Tacite, De Moribus Germanorum, c. V.

[7] Tacite, De Moribus Germanorum, c. XVI. — César, De Bello Gallico, l. IV, c. I.

[8] Tacite, De Mor. Germ., c. XXVI.

[9] César, De Bell. Gall., l. VI, c. XXII.

[10] Tacite, De Mor. Germ., c. XIII.

[11] Tacite, De Mor. Germ., c. VII et XIV, passim.

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 05:25

Les Grandes Heures de l'Histoire de France est une nouvelle série de timbres sous forme de bloc-feuillet émis le 12 novembre 2012. Le premier bloc de cette série, créé et gravé par Louis Boursier, présente Clovis à la bataille de Vouillé contre les Wisigoths en 507 et Sainte Geneviève devant Paris vers 480. timbres-Clovis-Geneviève  

En fond de bloc, une carte de "Lutèce conquise par les François sur les Romains", réaliséedetail_carte.jpg par Jean Baptiste Bourguignon d'Anville et gravée par Antoine Coquart (publiée en 1705). La documentation de présentation de ces timbres dit que les images de ce bloc nous rappellent celles des Bons Points Historiques que chacun de nous a pu recevoir enfant à l'école et qui restent des éléments forts de la mémoire collective des Français.

Visuel en HD, cliquez ici

 

Geneviève.timbre-genevieve.jpgLe dessin s'inspire d'un panneau en lave émaillée datée de 1875. Œuvre de Paul Balze, élève d'Ingres - qui constitue une partie du décor d'un devant d'autel de l'église Notre-Dame de la Croix de Ménilmontant.

 

Clovis.

 

timbre-Vouillé 
Le second timbre rend hommage à Clovis, représenté ici durant la bataille dite « de Vouillé » en 507, une victoire décisive contre les Wisigoths d'Alaric.cachet clovis Geneviève

         Clovis et Sainte Geneviève, le cachet Premier Jour le 9 novembre 2012.
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