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26 mai 2014 1 26 /05 /mai /2014 07:30

Le baiser


L’instant solennel du baiser est enfin arrivé. Ah, ce baiser ! On l’appelait encore la « petite bouche » : osculum. Chez les Romains, Ovide lui-même il décelait une atteinte à la chasteté des vierges. À l’époque de Willi, il est entré dans les mœurs. Oh, ce n’est pas un baiser sur la bouche à la façon d’Hollywood ! C’est une simple bise très pudique sur la joue, mais un acte capital.

Afin de protéger la femme de tous les harcèlements sexuels menus et grands dont les Franks étaient coutumiers, la loi salique frappée d’amende les coureurs de tous poils : pressez la main (ou simplement le doigt) d’une femme libre coûtait quinze sols d’or. Si la main de l’audacieux s’égarait au-dessus du coude, c’était trente-cinq sols, si elle avait explorer le sein de la dame, l’amende montait à quarante-cinq sols ! On imagine que voler un baiser était un délit ou... Un engagement.

L’empereur Constantin en 336 avait décrété que c’était un commencement de consommation du mariage. Willi et Dagoulf ont pu trouver la même idée dans le roman grec Les aventures de Leucippe et Clitophon (écrit un siècle et demi auparavant par Achille Tatios) : « la fiancée est déjà épouse par le baiser. » Pour les Mérovingiens, ce baiser furtif est, plus qu’une preuve de tendresse, un acte juridique exprimé de cœur et de bouche. Si Dagoulf était mort avant ce baiser, Willi n’aurait eu droit à aucune compensation. Maintenant, si Dagoulf disparaît pendant la période des fiançailles, la jeune fille gardera la moitié de sa « dotation ».

En tout cas, avec le paiement des arrhes, la signature de grands témoins du libelle de dot, la remise de l’anneau et le baiser, Willi a changé de famille.

Les formalités sont achevées. Chez les aristocrates riches comme Willi, elles sont suivies d’un banquet.

 

Le banquet


Notre informateur ne nous dit rien de la fête qui a, selon la tradition, suivi la cérémonie, mais, dans d’autres poésies, il nous a révélé quelques-uns des plats à la mode et « la charmante incertitude [devant] les mets [qui] se multiplient, se confondent et arrivent de tous les côtés. Lequel attaquait d’abord ? »

Dans un repas solennel comme celui de la jeune Parisienne, on peut servir des asperges bouillies arrosées de miel, des moules, un porc farci dont les quartiers sont « dressés en forme de montagne », en dessert, des crêpes -« de la farine, des eux battus dedans, des dates, des olives » -servies toutes brûlantes encore dans la poêle. Les dames boivent du vin cuit, les hommes ont un faible pour le « vin biturige », c’est-à-dire le Bordeaux, mais le poète, qui s’en désole, note que Dagoulf préfère la bière, une boisson obtenue avec des grains d’orge germés, grillés au feu de bois et macérés longuement dans l’eau.

Un romancier scrupuleux nourrit de tous les textes, de toutes les chartes, de toutes les Vies des Pères, des martyres et des confesseurs, lecteur attentif des miracles et observateurs de leur décor, n’aurait aucun mal à imaginer la scène à partir d’une poussière de détail, à travers des bribes de témoignages ou des comptes rendus de fouilles archéologiques. Il nous montrerait la « salle » (comme disent les Franks dans leur langue) avec les invités qui s’installa table, les esclaves, les vieux serviteurs portant fièrement la calotte ronde des affranchis, l’orchestre avec les joueurs de tibia et les harpistes qui commencent à zonzonner. Mais nous n’avons aucune indication sur le banquet des fiançailles de Willi. Disons simplement que ces festins étaient interminables. Commencés vers neuf heures du matin, ils pourraient se prolonger fort loin dans la nuit. Les jeunes gens avaient coutume de s’y déchaîner, d’y chanter d’« infâmes fescennies », c’était à qui racontera l’histoire la plus salace.

En revanche, notre poète nous révèle que les fiançailles de la jeune Parisienne ont duré un an.

 

Le mariage


Willi a donc quatorze ans lorsqu’elle se marie dans le Poitou. Un mardi soir ou un jeudi à la tombée de la nuit, si la tradition a été respectée. Insistons, c’est une petite cérémonie que le mariage. La famille de la jeune fille offre une dote à la veille des noces, c’est sa contribution au patrimoine du ménage. Puis on rédige un autre acte, la carta traditionis, c’est-à-dire la « charte de la remise de la fille » (traditio puellae), les assistants prennent part ensuite à un banquet, offert cette fois par la famille poitevine. Enfin, coutume ultime, le franchissement du seuil de la chambre. Hymen, Ô hyménée. Curieusement, ce n’est pas dans les bras de son mari que la jeune épousée accomplie ce dernier rite mais porté par un de ses proches parents. Enfin, écrit sans détour notre poète informateur :

_Elle joint son corps à lui dans le lit conjugal, mais plus que son corps, elle lui donne son cœur.

Après la nuit de noces, la jeune Mérovingienne reçoit en échange de sa virginité, selon la tradition des Franks, un « don du matin ». Nous ne savons pas si Willi a reçu un don de son mari poitevin. Par rapport aux fiançailles si importantes, cette cérémonie marque surtout la consommation de l’union.

 

Le mariage est civil


N’y a-t-il donc pas de prêtre, ni aux fiançailles ni au cours de cette cérémonie sommaire0205.jpg ? Non. Si le mariage, en tant qu’institution, intéresse l’église qui égrène interdit et quart d’inceste, il n’est pas encore considéré comme le VIIème sacrement et le mariage religieux n’existe ni chez les Romains, ni chez les Mérovingiens, ni chez les Carolingiens. En 866 encore, le pape Nicolas Ier l’écrira : « la bénédiction nuptiale avec le voile n’est pas nécessaire. Il n’y a d’essentielles que le consentement mutuel entre époux. »

Le mariage est donc civil. Le libelle de dot de Willi a été enregistré à la municipalité aux Gesta municipalia. Mieux : il est conseillé de remplacer le notaire par le premier magistrat de la ville, le defensor, et la cérémonie bénéficie alors d’un lustre officiel.

Dans des familles pieuses comme celle de Dagoulf et de Willi, l’union des jeunes gens a pu être néanmoins couronnée par une bénédiction. Le poète ne nous le dit pas. En ce cas, Willi les cheveux couverts d’un voile rouge, sera allé s’agenouiller avec Dagoulf sous un petit drap blanc – la palla -tendu par quatre témoins. Ainsi faisaient et font les juifs.

 

La vie de Willi


Le mariage est heureux, la conversation des jeunes gens est une fête de bons mots, Willi et généreux et secours les pauvres, mais la première année se passe sans grossesse. La deuxième année, Willi à des espérances et elle a dix-sept ans lorsqu’elle accouche. C’est le moment le plus dangereux de la vie d’une femme du VIème siècle, il est fatal à la petite parisienne qui aimait tant rire.

_ Elle était dans sa fleur et le temps pouvait attendre mais une fin prématurée brisa cette vie décente, nous dit le poète.

Le nouveau-né, un garçon, lui survivra pas et l’écrivain à ce mot terrible : « il était né dans la bouche de la mort. » C’est par le chant funèbre commandé par Dagoulf au poète Venance Fortunat que nous connaissons la petite parisienne à « la silhouette tendre ». Le mari se consolera à la bière. Ce qui lui vaudra plus tard cette apostrophe amicale de notre poète qui était italien et aimait le bon vin : « Que la triste cervoise et les impuretés qu’elle dépose fassent crever Dagoulf. Qu’il en devienne hydropique ! Que celui qui empoisonna ainsi l’eau naturelle ne rafraîchissent son stupide gosiers que de cette désagréable boisson. »

 

Source : Les Mérovingiennes, Roger-Xavier Lantéri  éd. Perrin

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