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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 17:57

Un mariage vers 570


Willi, c’est une petite Parisienne maigrichonne qui aime bavarder et rire à tout bout de champ. Bien sûr, le poète qui nous informe emploi des expressions plus distinguées : « Jamais nuage n’assombrit son front. » Cette adolescente est née au milieu du VIème siècle, et il a fallu bien des hasards et de biens étranges chemins pour que le rire de cette jeune fille parvienne jusqu’à nous après avoir dormi des siècles dans les rouleaux d’archives. Entendu par un poète, le rire juvénile de Willi a été confié par lui à un fragilefemme-mérovingienne papyrus, puis recueilli par des scribes, puis consigné sur parchemin par des moines, puis il a volé aux quatre vents de l’Histoire, de Poitiers à Metz, de Corbie à Saint-Pétersbourg, de Paris aux caves de la bibliothèque du Vatican où, en l’an 2000, on peut le retrouver sur quatre manuscrits grignotés par le temps. Le rire, les jours et les nuits d’une parisienne en cent soixante vers. Les misères aussi.

Cette jeune fille au caractère heureux à 13 ans et c’est aujourd’hui la fête de ses fiançailles, le plus beau jour de la vie d’une Mérovingienne. Les fiançailles sont plus importantes que le mariage lui-même, au point que le mot fiançailles qui se disait sponsalia est devenue en français « épousailles ».

Willi à la silhouette souple, un corps délicat, « tendre » (forma tenera, en latin). On s’attendrait qu’en ces temps dits barbares, un écrivain mit en relief des traits plus rustiques, une beauté vigoureuse, du biceps, de la poigne, ou du moins des chaires rondes, des hanches larges modelées pour la maternité... Eh bien, non ! Willi, fille du VIème siècle, à la souplesse gracile d’un personnage d’Alfred de Musset. Et le poète insiste : le caractère de l’adolescente est particulièrement « doux » et « la joie, répète-t-il, illumine son visage ».

L’écrivain se complaît à esquisser le portrait de la petite fiancée en se cantonnant dans un flou très artistique : « elle est dans sa fleur », « elle est plus belle que toutes les autres de sa race », « son coup à la blancheur du lait » et, bien évidemment, « son teint est de rose ». Cliché de tous les temps. Il semble plus précis sur le statut social de Willi : «Son sang est noble et sa race barbare. » Son père et sa mère étaient des Franks, sûrement l’une de ces grandes familles militaires qui entouraient Childebert Ier, fils de Clovis, roi de Paris de 511 à 558 et fondateurs, sur la rive gauche de la Seine, d’une église dédicacée à Saint-Vincent qui deviendra Saint-Germain-des-Prés.

Malgré ses rires sonores, tout n’a pas été rose dans la vie de Willi. Son père et sa mère sont morts et l’orpheline a été recueilli par sa grand-mère. La vieille dame, qui est fort riche, à couvé l’enfant dont le destin lui confiait la garde et elle a veillé à ce qu’elle reçoive une excellente instruction classique en latin. Détail que devraient méditer les cacatoès qui répètent que les francs étaient uniquement des soudards farouches et incultes. La vérité est plus nuancée : les écoles municipales ayant pratiquement disparu au nord de la Loire, faute de subventions, les maîtres sont passés au service des grandes familles.

Notre informateur poète assure que c’est Willi qui a choisi son fiancé. Soyons sceptiques. Aussi bien chez les Franks que chez les Gaulois romanisés, les fiançailles scellaient l’union de deux familles à travers l’union de deux êtres. Les parents arrangeaient les moindres détails et une fille avait besoin du consentement de son père. Willi étant orpheline, c’était à sa grand-mère de prendre la décision. Si l’on devait s’en tenir à la lettre, personne, pas même le roi, ne pouvait forcer une fille à épouser un prétendant qu’elle ne désirait pas. Mais les familles engageaint garçons et filles dès l’enfance et, au début du VIIème siècle, le roi Clotaire II (le père de Dagobert) dut rappeler qu’il était interdit de contraindre une femme non consentante. Preuve que les familles passèrent outre à la volonté de la fille (et de la veuve aussi).

Mais peut-être le poète a-t-il voulu dire que Willi se mariait par amour. Après tout, elle avait pu connaître son fiancé à Paris ou au cours de vacances dans le Poitou. Car celui-ci appartenait à une grande famille gauloise de la civitas de Poitiers et, comme tous les jeunes gens bien nés, soucieux de mode, il s’était doté d’un nom frank qui sonnait bien : Dagoulf. Ce qui signifie « loup de jour » ou, si l’on préfère, « loup de lumière ». Un nom particulièrement noble. Le poète qui nous a guidé n’a pas manqué de le souligner : Dagoulf était de « haute noblesse ». C’est sans doute excessif mais, quoi qu’il en soit, Dagoulf était un aristocrate.

Ces fiançailles d’une Franke et d’un Gaulois poitevin sont exemplaires. Elles nous confirment qu’il n’est pas de barrière entre les diverses « nations » du royaume (selon le mot utilisé alors pour désigner les ethnies : les gens « nés » de mêmes ancêtres) et elles illustrent l’amalgame des traditions particulières. L’époque mérovingienne est une époque de fusion et c’est la France qui lentement se forge.

 

Les arrhes de la fille


Dagoulf et sa famille ont déjà versé les « arrhes de la fille » (arrha puellae) pour avoir Willi. À partir de l’acceptation par la grand-mère, nul ne pouvait reprendre sa parole. Un chroniqueur nous fournit le cas d’un certain Leobhard, vers 570 au moment même où Willi se fiance) : « lorsqu’il fut parvenu à l’âge convenable, ses parents le poussèrent à donner les arrhes de la fille selon l’usage du monde. Promettant ainsi de prendre plus tard celle-ci pour épouse. Son père avait réussi sans difficulté à convaincre son tout jeune fils de faire ce qui était contre sa volonté. »

On racontait aussi l’aventure d’un arriviste marseillais, Andarchius, ancien esclave qui avait des vues sur une riche héritière du Velay et d’Auvergne, fille d’un gros propriétaire terrien nommé Ursus (dont le nom est resté dans Orcival et Urçay). Fort en mathématiques, grand lecteur de Virgile, expert en droit, Andarchius est sûr de se faire éconduire par le père et il réussit à circonvenir la mère de la jeune fille en lui confiant une cassette :

_Elle contient, assure-t-il, seize mille sous d’or.

La mère, par sottise, accepte la cassette. Comme prévu, le père refuse sa fille. L’affaire s’envenime au point de monter jusqu’au roi qui décrète qu’Andarchius doit recevoir ou la riche héritière ou seize mille sous d’or. Sinon, tous les biens d’Ursus seront remis à l’ancien esclave. C’est ce qu’il advient. Cas limite qui se conclut dans le sang par l’assassinat du prétendant.

La lectrice moderne se récrira :

_ Eh quoi, chez les Mérovingiens, la fille était donc une marchandise ? Une chose qu’on achète et qu’on vend ?

Pas vraiment. Willi est sous l’autorité de sa grand-mère (habituellement de son père, mais dans notre cas il est mort). C’est cette autorité que le fiancé achète. On peut avancer aussi que Willi conservera les arrhes en cas de rupture ou de mort du fiancé. Mais on est en réalité dans l’univers des symboles et, depuis un siècle déjà, chez les franks, le père d’une vierge se contente la plupart du temps de recevoir un sou d’or et un denier d’argent. Sur les bords du Rhin, comme on manque d’or, les arrhes sont en argent et l’on ne donne pour une vierge que treize deniers. Dans l’un et l’autre cas, le poids est vérifié par trois témoins :

_ Ces pièces sont recevables.

 

Source : Les Mérovingiennes, Roger-Xavier Lantéri  éd. Perrin

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