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5 décembre 2014 5 05 /12 /décembre /2014 18:10

   Chronique maritale

 

Femme battue et adultère par vengeance. La vie de Tétradie possède tous les éléments d’un mélodrame.

Fille riche et par sa mère « noble », nous dit-on, ce qui signifie qu’elle avait parmi ses ancêtres des sénateurs municipaux ou impériaux, Tétradie va épouser le rejeton d’une illustre famille d’Auvergne,Eulalius. Très grand mariage en perspective. L’époux est assuré d’une belle et haute carrière. Cependant, les parents de Tétradie devrait se méfier avant de livrer leur fille à cet homme et écouter les bonnes gens de Clermont (Averna). Eulalius a mauvaise réputation. Dans sa jeunesse, avant 570, il avait une vie si dissolue que sa mère ne cessait de le réprimander. C’est ce qu’on raconte et l’on ajoute en baissant la voix une monstruosité : le garçon, lacets des remontrances de la vieille dame, l’avait fait taire en l’étranglant. Pour une fois, la rumeur dit vrai. Le cas était si patent que le parricide a été privé de communion par l’évêque Cautin sans même avoir été entendu. Grace à sa puissance et à son esprit pervers, dont seulement Eulalius a fait lever la sanction, mais il a obtenu du roi le comté d’Auvergne et sa part qui n’est pas mince sur les impôts de cette très riche « région » (c’est le terme – regio -qu’on emploie parfois pour l’Auvergne).0227.jpg

Le mariage a donc eu lieu, Tétradie est vite enceinte et elle accouche d’un garçon qui est nommé Jean (Iohannes). Tout semble aller pour le mieux. Pas du tout. Un jour, Tétradie découvre qu’Eulalius se vautre dans le lit de toutes les jeunes servantes. Peut-être endurerait-elle en silence si la débauche de son mari ne commençait à faire jaser à l’extérieur de la maison. Elle se plaint. À la male heure ! Eulalius lève la main sur elle et la roue de coups. Chaque fois qu’elle ose gémir, elle se fait étriller. Pis ! Ce furieux jette l’argent par les fenêtres et il dilapide la dot de sa femme. L’or, les bijoux disparaissent.

Le ménage de Tétradie devient un enfer. Ah, si elle avait épousé Viros ! Il est jeune, beau, vigoureux... et libre. Il vient de perdre sa femme. Mais voilà, Viros elle neveu d’Eulalius. Tant pis. Tétradie se décide à sauter le pas et ne cache pas aux jeunes veuf l’attrait qu’elle éprouve pour lui. Évidemment, les deux jeunes gens ne tardent pas à batifoler ensemble. Adultère. Il n’est pas anodin de remarquer que l’aristocrate de souche gauloise se reconnaît, avec une désinvolture manifeste, le droit de prendre l’initiative en amour.

Est-ce Tétradie qui avance l’idée la première ? Est-ce l’honnête Viros ? Les deux amants décident de... se marier. La bigamie est-elle permise ? Non, mais le divorce l’est. Le roi Gondebaud (480 – 516) qui régnait sur la Burgondie, la région, du Rhône et des Alpes ainsi que la Suisse moderne, l’avait déniché dans le droit romain et intégré dans sa loi (loi Gombette).

Les franks ont trouvé l’institution du divorce à leur goût et l’ont adoptée à la suite de Gondebaud : il suffit aux deux époux de constater la discordia, et c’est le divorce par consentement mutuel. Le mariage étant un contrat, sa rupture ne pose aucun problème si… les deux parties sont d’accord. Est-ce le cas de Tétradie ? Non. Mais elle a vraisemblablement l’idée de répudier son mari par « libelle ». En général, c’est l’épouse qui est victime du procédé, mais pas obligatoirement : au temps de l’Empire (et l’Auvergne est encore imprégnée du modèle romain), des maris rentrant de voyage se sont retrouvés démariés...

L’acte de Tétradie ne semble surprendre personne à Clermont. Profitant d’un voyage du comte, elle prend avec elle son fils Jean, son petit trésor, argent, or, toilettes de prix toutes brodées de brocart, et elle se sauve à Albi.

 -   Dès que possible, j’irai te rejoindre, promet Viros. À Albi, nous nous marierons.

Sur ces entrefaites, Eulalius rentre chez lui, constate l’absence de sa femme, s’informe, apprend qu’il est un mari trompé. Et trompé par son propre neveu. Il part à la recherche de Viros, le repère dans un coin perdu d’Auvergne (« un défilé de montagne »), le surprend et le tue.

 

   La bataille de Carcassonne


À Albi, la nouvelle du meurtre atteint Tétradie. Elle tremble et n’a plus qu’une idée : Eulalius va débarquer. Elle court demander la protection d’un dux de l’albigeois, un chef de guerre issue d’une grande famille gauloise. Son nom : Didier. Lui aussi est un veuf de fraîche date. La jeune femme lui plaît, elle est du même monde et elle est une riche héritière qui possède son trésor. Mariage. Mariage d’apparence conforme aux usages, vite couronné par la naissance d’un enfant, puis d’un autre. Le bonheur conjugal.

De son côté, Eulalius ne reste pas inerte. Un jour de l’été 585, il apprend une visite du dux Didier d’Albi au roi Gontran, et il accourt au palais pour réclamer non sa femme (signe qu’il accepte le divorce) mais le trésor de sa femme. Ignorent-ils donc que la causticité proverbiale des courtisans de tous les temps ? Le mari cocu déclenche les quolibets et doit se retirer piteusement sous les rires. Va-t-il renoncer ?

Tétradie et Didier vont s’établir à Toulouse. En 587, le roi montrant décident de chasser les Goths de la Septimanie (Languedoc – Roussillon moderne) et il ordonna Didier de prendre la tête de l’expédition. Tétradie est angoissée, elle a un mauvais pressentiment. Elle presse son mari. Didier partage ses biens entre Tétradie et ses enfants. Faut-il qu’ils soient inquiets, lui aussi !

Le premier engagement a lieu sous les murailles de Carcassonne. Didier se bat avec sa hardiesse coutumière mais, avouons-le, ce n’est pas un trait fin stratège. Il a plus de courage que de tête. L’ennemi fuit, Didier le poursuit, ils pénètrent dans la ville. Peu de cavaliers l’accompagnent, le gros est derrière car les chevaux sont épuisés. Les Carcassonnais l’entourent, se jettent sur lui, le massacre. À Toulouse, Tétradie n’est plus qu’une veuve sans appui.

 

Les sénatrices

 

À Clermont, Eulalius se frottent les mains. Il est tout-puissant et prépare son affaire pendant trois ans. En 590, ils réclament les biens de Tétradie un tribunal de circonstance qu’il a créée avec trois évêques de sa région, ceux du Rouergue, du Gévaudan et d’Auvergne, et des grands laïcs - il les a choisis, ce sont ses obligés. Dans ces conditions, Tétradie est évidemment condamné. Elle devra verser au comte le quadruple des biens qu’elle avait emportés et qui était sa propriété ! En échange, elle aura l’autorisation de vivre à Clermont et d’y jouir de l’héritage de son père. C’est ce qu’elle fera. Plus jamais l’on entendit parler d’elle.

Indication notable, sans plus, pour l’histoire du mariage : les évêques et les grands décrètent que les enfants que Tétradie a eus de Didier seront adultérins. Décision singulière, disons-le, car le divorce est autorisé par la loi civile et n’a été condamné par aucun concile mérovingien (sauf en cas de maladie d’un conjoint).

Par sa famille maternelle, Tétradie est une sénatrice. Sous les mérovingiens, auparavant, on parle des « sénatrice » de trêves, d’une « sénatrix » marseillaise nommée Arcutamia ou encore de la « sénatrix » Bobila de Cahors. Ces « sénatrices » étaient les filles ou les femmes de « sénateur », c’est-à-dire que leurs ancêtres étaient les patriciens de l’ancienne Gaule qui avait jadis dominé les curies municipales (on disait « sénateur de curie ») et dont les plus éminents siégeaient au Sénat de Rome. Ces femmes de grandes familles apparaissent furtivement dans les textes. Ainsi l’Angevine Amalia, la Provençale Galla, les auvergnates Syagria et Léocadie, Placidine ou Alchime.

Ces familles, depuis l’arrivée des Franks, formaient, non pas une « noblesse » au sens strict, caste close qui se figera au IXème siècle et pour longtemps, mais la classe sociale des gros propriétaires fonciers, une aristocratie qui fournissait au pouvoir ses comtes et surtout ses pontifes. Avec eux l’évanouissement progressif de l’exemple romain, la sénatrice à disparaître pendant la période mérovingienne.

 

Source : Les mérovingienne, Roger-Xavier Lantéri  éd. Perrin

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commentaires

Ghis 24/02/2016 01:24

Très intéressant, en cherchant à me documenter sur ce Virus (Verus?) je suis tombé sur votre histoire. je devrai trouver les mérovingienne, Roger-Xavier Lantéri éd. Perrin.

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