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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 06:50

VII. — LA NAVIGATION FLUVIALE.

 

On allait moins vite sur les voies fluviales, mais la sécurité était plus grande, et les transports moins coûteux. Aussi, en dépit de la concurrence des grandes routes, elles demeuraient fort recherchées par les messagers du commerce ; et les empereurs eux-mêmes ne les dédaignaient point dans les circonstances solennelles : car, autant qu’un chemin de terre, une rivière large et majestueuse se prêtait au déploiement des cortèges triomphaux[98].

 

Comme sur les chaussées, c’était sur les rivières de l’Est que la vie était le plus active. Celles qui passaient par Lyon, la Saône et le Rhône, détenaient peut-être à elles seules la moitié du trafic fluvial de la Gaule entière[99]. La domination romaine ne leur avait rien fait perdre de leurs hôtes, de leurs passagers et de leurs habitudes. Lourds chalands chargés de marchandises[100] que de vigoureux haleurs remorquaient en chantant[101],barge-romaine-du-1er vaisseaux à voiles que le vent secouait comme sur une mer[102], barques énormes que manœuvraient de fortes équipes de matelots[103], pirogues creusées dans des troncs d’arbres[104], convois de transports remplis de troupes[105], canots légers et rapides qui filaient à toute allure pour les estafettes[106] ou les amateurs de sports[107], bateaux[108] ou bacs[109] de passage où s’entassaient voyageurs, bêtes et véhicules, nageurs appuyés sur des outres qui traversaient à meilleur compte, trains de radeaux à lenteurs éternelles[110], navires de plaisance aux tentes de pourpre destinés aux voyageurs de distinction[111], un monde toujours étrange d’êtres et de choses se mouvait sur ces eaux : c’était, entre Arles et Chalon, le plus pittoresque et le plus bruyant des chemins fluviaux de l’Occident, et sans doute, dans le monde entier, n’y avait-il rien qui lui fût alors comparable, sauf le Nil au-dessous des cataractes. Encore n’était-ce point à son fleuve que l’Égypte devait sa capitale d’Alexandrie, tandis que la métropole de la Gaule romaine, Lyon, trônait au milieu même du chemin de ses rivières.

 

Des deux côtés de cette voie maîtresse, la vie gagnait les moindres affluents. À la différence d’aujourd’hui, la Durance, que ses riverains ne captaient pas encore, avait ses bateliers et ses passeurs. On naviguait ou on faisait flotter sur l’Isère, sur l’Ardèche et peut-être sur l’Ouvèze même, la rivière de Vaison. Genève possédait, sur le lac, sa flottille de bateaux et de radeaux[112].

 

Le mouvement devait être aussi très intense sur le Rhin, bordé de villes et de camps[113]. Mais je ne crois pas qu’il eût la variété pittoresque du trafic rhodanien : tout, sur cette voie frontière, se subordonnait aux règlements militaires, et les escadrilles de guerre qui stationnaient à Mayence[114], à Andernach[115], à Cologne[116] et à Nimègue[117], surveillaient et entravaient le va-et-vient d’une ville ou d’une rive à l’autre.

 

Mais sur la Moselle, de Coblentz à Metz, la vie civile reprenait ses droits, stimulée plutôt que gênée par l’approche des garnisons : le long de ses eaux claires, au pied des coteaux verdoyants qui se miraient en elles, s’affairaient sans relâche les gabares chargées de tonneaux, les barques de pêche, les canots de la jeunesse désœuvrée[118]. Il semblait que la nature aurait voulu, par delà les Faucilles, continuer en Moselle la route vivante de la Saône et du Rhône, et faire sur toutes ces eaux une même ligne de travail et de gaieté, depuis Arles filleule de la Méditerranée jusqu’à Trèves voisine du Rhin. Comme l’on comprend qu’un audacieux légat ait rêvé un jour de réunir toutes ces rivières, pour ouvrir avec elles, au milieu même de la Gaule, la plus belle route du monde entier !

 

Sur les trois grands fleuves de l’Atlantique, au contraire, nous n’avons pas la même impression d’énergies qui s’activent et de marchandises qui se pressent. On s’explique aisément pourquoi. La voie de terre, de ce côté, a été victorieuse de la rivière. Seine, Loire et Garonne servaient jadis aux transports vers le nord ou vers le sud, entre la Gaule et la Bretagne a ceux-ci prennent maintenant la route de Boulogne, directe et rapide. Quant au commerce dans la direction de l’est ou de l’ouest, entre l’Espagne, la Gaule et l’armée du Rhin, il n’a pas le moindre besoin des fleuves. Ils se trouvèrent donc réduits à un service intérieur, et encore les courbes allongeaient tellement les distances et les temps, qu’on ne résistait pas à la tentation, entre Roanne et Nantes, Sens et Rouen, et même Toulouse et Bordeaux, de prendre la route de terre : il en allait autrement entre Arles et Chalon, sur le Rhône et la Saône, ligne aussi droite que celle d’une voie romaine.

 

De ces trois fleuves océaniques, c’est encore la Seine qui résista le plus à la concurrence, sans doute à cause de la forme régulière de son bassin, des chemins convergents et rapprochés qu’étaient tous ses cours d’eaux. Entre eux, Paris et les abris de son île se présentaient comme un centre et un refuge naturels. Aussi la cité garda-t-elle sous les empereurs ses nautes ou marchands de l’eau, corporation hardie dont les membres demeurèrent pendant longtemps armés et équipés à la gauloise ; et dans la plus belle ruine qu’elle nous a laissée de ce temps, la grande salle de l’édifice mystérieux de Cluny, on peut voir encore, sculpté en la forme d’une console, un avant de navire chargé d’armes, symbole peut-être de la puissance que la nature assignait à Paris[119].

 

Ni sur la Loire[120] ni sur la Garonne nous n’avons remarqué jusqu’ici rien de pareil. Il y a un port à Nantes[121] et à Bordeaux, et il fallait en ces deux villes un nombre imposant de barques et de gabares pour la traversée des fleuves et le transport des pierres ou des barriques[122]. Mais le trafic fluvial nous paraît limité aux besoins immédiats de la cité. À Bordeaux, les commerçants forment une partie notable de la population : tout porte à croire que leurs marchandises allaient par les routes de terre, surtout par celles du Centre et du Nord. De son activité d’alors, il nous reste des images innombrables : aucune ne rappelle la vie de son fleuve[123].

 

Camille Jullian - Histoire de la Gaule, Tome V

 

[98] Claude en 43, d’Arles à Chalon ? ; Vitellius en 69, de Chalon à Lyon.

[99] Dion Cassius en rappelle l’importance, XLIV, 42, 4.

[100] Sans doute à fond plat (cf. note suivante). C’est à eux que je rapporte les stlattæ d’Ausone sur la Garonne et le Tarn (Epist., 22, 31) et de la mosaïque d’Althiburus, et les pontonia d’Isidore (Orig., XIX, I, 24) ; peut-être aussi les planæ carinis de Germanicus sur le Rhin (Tacite, Ann., II, 6).

[101] Helciarii, sur la Seine à Lyon (Sidoine, Epist., II, 10, 4) : sur la Moselle, Ausone, Mos., 41-2, où je laisse malorum au lieu de la correction mulorum (si on l’acceptait, ce serait le halage par bêtes de somme, et non à bras d’hommes, ce qui était du reste aussi en usage : Horace, Sat., I, 5, 19) ; monument de Cabrières-d’Aigues, halage sur la Durance vers Cavaillon (Bonnard, p. 241) ; monument d’Igel, sur la Moselle (Esp., VI, p. 455) ; autre, sur la Moselle (Esp., VI, p. 340 : voyez l’attache de la corde au mât). — Ausone (Mos., 47) semble parler de chemins de halage pavés.

[102] Ce sont les pontones de César (De b. c., III, 29, 3), quod est genus navum Gallicarum ; César les appelle ailleurs naves onerariæ (id., 40, 5). C’est également à ce genre que la mosaïque d’Althihurus applique le mot de ponto, dont le sens s’est déplacé plus tard. Cf. aussi les grands navires de transport pour hommes, chevaux et vivres, navires pontés, construits par Germanicus sur le Rhin, et, de même, les naves angustæ pappi proraque et lato utero, les uns et les autres destinés à naviguer aussi sur la mer (du Nord, Tacite, Ann., II, 6), comme, je crois, ceux du Rhône dont parle Ammien. Sur le Rhône, grandissimas naves, ventorum difflata jactati sæpius adsuetas, Ammien, XV, II, 18. Espérandieu, n° 5261 (sur la Moselle ?).

[103] Monument de Blussus à Mayence, sur le Rhin (Bonnard, p. 147 ; C. I. L., XIII, 7067) ; barques de Neumagen, chargées de barriques, sur la Moselle (Esp., n° 5184, 5193, 519S) ; etc. Il ne serait pas impossible qu’elles eussent un mât et pussent aller aussi à la voile. C’est à ce groupe qu’Ausone semble appliquer (en Garonne) le mot acatus (var. acatia, acatium ; Epist., 21, 31).

[104] Lembus caudiceus, Ausone, Mos., 197 ; cf. Tite-Live, XXI, 20, 9 (sur le bas Rhône). Peut-être le bateau à pagaie, Bonnard, p. 143 ; Déchelette, Manuel, I, p. 542-3 (beaucoup de pirogues citées peuvent être romaines).

[105] Il est certain qu’on embarquait souvent des troupes à Chalon, par exemple lors de l’expédition de Constantin coutre Maximien en 308 : l’armée se rend du Rhin à Chalon, et s’y embarque pour Arles (Panégyrique de Constantin, Pan. Lat., VII (VI), 18). Cf., sur le Rhin, les vaisseaux de transport, sans doute de troupes, à deux gouvernails ; Tacite, Ann., II, 6. — Les phaseli d’Ausone doivent être de légers vaisseaux de transport pour marchandises (Epist., 22, 31).

[106] Cursoria au féminin ; Sidoine, Ép., I, 5 (sur le Pô) ; Ausone, Ép., 2, 5-10 (sur la Moselle). Cf. les vegetiæ (mot rectifié : Aulu-Gelle, X. 25, 5 ; mosaïque d’Althiburus) ; vegetorum, genus fluvialium navium aput Gallos, C. gl. L., IV. p. 191 ; V, p. 518, 613.

[107] Exercices de canotage sur la Moselle, Ausone, Mos., 200 et s. (lembi remipedes).

[108] Les listres sont des barques ordinaires servant aux transports à petite distance, ou aux passages ; Ausone, Ép., 22, 31 (Garonne) ; César, De b. G., VII, 60, 4 (Paris) ; I, 12, 1 (Mâcon).

[109] Je me demande si le mot geseoreta chez Aulu-Gelle (X, 25, 5) n’est pas le nom gaulois d’un bateau de passage, le radical de ce mot se retrouvant dans les noms de deux ports de la Gaule, Gesoriacum, Boulogne, et Gesocribate.

[110] Ratis, sur la Garonne et le Tarn ; Ausone, Ép., 22, 31.

[111] Cf. Sidoine, Ép., VIII, 12, 5. Il faut rappeler à ce propos le goût des Gallo-romains pour les villas riveraines des cours d’eau.

[112] Ratis peut d’ailleurs signifier aussi un bac ou bateau plat à rames pour eaux très peu profondes.

[113] Cf. le monument de Blussus. — La batellerie remontait l’Aar et les lacs suisses.

[114] C., XIII, 6712, 6714 (navalia). — Il y a peut-être une flottille sur le lac de Constance avant 300. — Le port et la station militaires d’Altripp près de Spire ne sont mentionnés que sous le Bas Empire (C. I. L., XIII, II, p. 175 ; Bœcking, Not., p. 966).

[115] Point certain (XIII, II, 7681 ; cf. ibid., p. 489). — On a tort de placer une station à Brohl : les soldats de la flotte n’y sont venus que pour y travailler aux carrières.

[116] A Alteburg près de Cologne : c’est, je crois, le vrai centre de la classis Germanica (XIII, II, p. 506). — Il n’est pas sûr que le camp naval de Bonn ait été maintenu.

[117] Douteux ; cependant l’importance des constructions (navalia ?) donne le droit de supposer une station navale à Nimègue. — Stations terminales vers la mer : à Voorburg près de La Haye, sur le canal de Corbulon (XIII, II, p. 637), à Katwyk sur la mer, port du Vieux Rhin (XIII, II, p. 641), au grand port commercial de Vechten.

[118] Nautæ Mosallici à Metz, XIII, 4335.

[119] C. I. L., XIII, 3026.

[120] Il n’est pas inutile de rappeler que César signale des embarcations sur la Loire à Nevers (VII, 55, 8).

[121] Le port, vicus Portus (C. I. L., XIII, 3105-7), me parait être le quartier du port, en aval de la ligne du Canal (Mattre, Géogr.... de la Loire-Inf., 1893, p. 381, préfère en amont, au port Maillard ou à Richebourg), la ville de Nantes proprement dite restant bâtie sur la partie haute, là où s’élèvera la ville murée du Bas Empire, au confluent de l’Erdre, et sous le nom de Condeviens = vicus du confluent (Ptolémée, II, 8, 8). Portu(s) Naamnetu(m), Table, 1, 2, désigne Nantes.

[122] A Nantes, nautæ Ligerici, associés au vicus du port dans une dédicace religieuse (XIII, 3103).

[123] Les scènes où interviennent des embarcations paraissent purement mythologiques (Esp., n° 1103, 1100), très différentes des représentations réalistes que nous avons trouvées en si grand nombre sur la Moselle.

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Published by Lutece - dans La Gaule Romaine
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