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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 19:52

VI. DES CONDITIONS DES VOYAGES : SÉCURITÉ ET VITESSE.

 

Les empereurs n’ont point fait de très grands frais pour assurer la police de ces routes : il leur importait d’abord qu’elles fussent ouvertes à leurs soldats, et contre voleurs ou brigands les soldats se défendaient eux-mêmes. Ils ne pensèrent jamais à les doter d’une garde spéciale, analogue à l’ancienne maréchaussée ou à la gendarmerie actuelle : les seules troupes de ce genre que nous trouvions en Gaule sont des corps de police rurale entretenus par les municipalités avec l’assentiment de l’État. Quand elles ne suffisaient pas à la protection des routes, celui-ci recourait à ses troupes de ligne, et établissait des camps ou des postes aux principaux carrefours[81].

 

Dans l’ensemble, les routes de la Gaule étaient plus sûres que celles du reste de l’Empire. Il y avait bien de temps en temps, et plus souvent que nous ne pensons[82], des coups d’audace, des attaques à main armée, des convois enlevés, des voyageurs laissés morts sur la place[83]. Mais la Gaule romaine ne nous offre point de ces sinistres récits de brigands ou de chauffeurs[84] analogues à ceux de la France d’autrefois. Remarquez qu’ils ne sont point rares dans l’Empire, en Afrique, en Grèce, en Italie même : la littérature d’imagination, romans et nouvelles, vivait alors en partie d’histoires de voleurs ou de bandits, filles enlevées ou voyageurs détroussés[85], et, dans la réalité, des bandes opéraient parfois jusqu’aux portes de Rome, tenant tête aux prétoriens eux-mêmes[86]. L’Empire était un corps à la fois très puissant contre les ennemis du dehors et très faible contre ceux du dedans ; à côté d’une organisation très savante, il présentait d’extraordinaires négligences d’entretien. Ses armées commandaient au monde, et les bandits infestaient ses routes.

 

La Gaule, du moins à notre connaissance, demeura plus souvent indemne de ce fléau. Ce fut d’ailleurs le mérite du pays plutôt que du prince : la misère y était moins grande, les mœurs plus douces, le sol mieux cultivé, l’activité plus régulière que dans les autres provinces : les routes se garantissaient elles-mêmes par leur propre mouvement[87].

 

D’anciennes entraves habituelles en disparurent sous le nouveau régime. On ne payait de droit de douane qu’aux frontières du pays, aux Alpes, aux Pyrénées ou dans les ports. À l’intérieur, sauf quelques péages inévitables, on ne rencontrait plus que les octrois municipaux, exigés aux limites des cités : mais, étant donné que ces cités avaient de très vastes territoires, d’ordinaire égaux ou supérieurs à nos départements, la perception de ces droits locaux n’arrêtait le voyageur qu’à de longs intervalles, une ou deux journées de marche[88].

 

Faites de pierre et de mortier, les routes ignoraient les fondrières et les cassures imprévues ; bâties presque toujours sur haut terrain, l’inondation ne les atteignait pas, et si la poussière y devait être fort gênante[89], elle n’était pas de nature, comme la boue, à alourdir la marche[90].242.jpg

 

Le principal retard y venait, on l’a vu, du passage des grands fleuves. Mais d’autres avantages compensaient ce retard et excitaient à la vitesse, et surtout l’avantage de la direction en droite ligne.

 

Sans doute, pour maintenir la ligne droite, les côtes étaient souvent fort pénibles, la pente atteignait parfois et dépassait même dix pour cent[91]. Mais les hommes et les bêtes de ce temps n’avaient pas encore perdu l’habitude des plus rudes montées ; et grâce à ces ascensions franches des chemins de crête, aux rapides descentes qui s’ensuivaient, la voie romaine rachetait un peu plus d’effort par un bon gain de temps.

 

L’hiver n’empêchait pas les voyages, pas même par les cols des plus hautes Alpes : c’est en janvier ou février que l’armée de Vitellius traversa le mont Genèvre et le Grand Saint-Bernard[92]. Il est vrai que tout était préparé, dans le voisinage des sommets, pour aider les voyageurs : temples qui servaient d’abris[93], guides du pays[94], attelages de renfort[95], et, le long des chemins, de hauts poteaux qui, émergeant de la neige, marquaient la direction à suivre[96].

 

De là, en dépit de tous les ennuis, des voyages d’une extrême rapidité, je parle de voyages à cheval, avec changements de monture à de nombreux relais. En 68, un courrier impérial mit sept jours pour aller de Rome à Clunia en Espagne, soit deux cent cinquante à trois cents kilomètres par vingt-quatre heures, plus de dix kilomètres à l’heure en vitesse commerciale. Et cet exemple et d’autres montrent que les routes romaines avaient été faites pour permettre à l’être vivant d’y développer son maximum de force et d’énergie : car, au delà de ces chiffres, rien n’est possible à l’homme ni à la bête.

 

Il faut cependant ajouter que ces chiffres furent près d’être atteints, sur ces mêmes routes, dès l’époque gauloise : César ou ses messagers y circulèrent presque aussi vite que les courriers des empereurs[97]. Tout en admirant l’œuvre romaine, n’oublions pas que la Gaule libre l’avait, par son travail, plus qu’à demi préparée.

 

Camille Jullian - Histoire de la Gaule, Tome V.

 

[81] Encore avons-nous remarqué que ces postes n’ont pas été permanents, et qu’il n’est pas prouvé qu’ils aient réellement fait fonction de police ou de gendarmerie ; le texte de Suétone, Tibère, 37, rend cependant la chose vraisemblable.

[82] Voyez les brigandages sous Commode, et peut-être aussi sous Marc-Aurèle et sous Antonin.

[83] Inscription de Lyon (XIII, 2282) : a latronibus interfecto ; autres morts de ce genre, XIII, 3689, 6129 ; même un soldat (Autun, XIII, 2667).

[84] Sauf sous Commode, et sans parler des temps troublés du IIIe siècle.

[85] Cf. Marquardt, Privatleben, p. 165.

[86] Dion Cassius, LXXVI, 10 ; Suétone, Tibère, 37.

[87] Je répète que tout cela a changé depuis Marc-Aurèle.

[88] Sauf exceptions, la diagonale des territoires municipaux dépasse 25 milles, et de beaucoup. Je ne peux croire un seul instant que la question des droits à payer ait pu entraver la circulation. Dans certains cas, l’État permettait sans doute de ne dédouaner qu’au lieu de destination (à Lyon).

[89] Sidoine, Ép., VIII, 12, 1 (sur la route de Bazas à Bordeaux, lorsque soufflait le vent du sud, Bigerriens turbo).

[90] Ajoutez, pour protéger la route, les précautions extrêmement nombreuses prises par l’État contre les empiétements des particuliers, les dégradations du fait des riverains, etc. ; Digeste, XLIII, 7 et 3.

[91] Constatations faites sur la route du col de Roncevaux (Colas, p. 18-9) et ailleurs.

[92] Voyez le voyage de Sidoine (Ép., 1, 5) : facilis ascensus.... cavatis in callem nivibus. Traversée des Alpes en mars. Ennodius, Vita Epiphani, p. 369, Hartel.

[93] Au Grand Saint-Bernard, le temple de Jupiter Pœninus, C. I. L., V, 6863 et s. ; cf. en dernier lieu l’article Pœninus dans le Lexikon de Roscher (Ihm). Au Petit Saint-Bernard, Pétrone, Sat., 122, 146. Il est vrai qu’il n’est pas dit nettement que ces lieux sacrés pouvaient servir d’hôtels ou d’abris : mais cela me parait aller de soi ; il fallait bien remiser les attelages et abriter les cantonniers chargés d’ouvrir les chemins de neige.

[94] Ammien, XV, 10, 5, locorum callidi.

[95] Attelages de bœufs pour ralentir la descente : pleraque vechicula vastis funibus inligata pone cohibente virorum vel boum nisa valido (Ammien, XV, 10, 4).

[96] Eminentes ligneos stilos per cautiora loca defigunt (Ammien, XV, 10, 4).

[97] Et peut-être même plus vite. Je parle des courriers à cheval, et non des crieurs de messages, qui envoyaient d’ailleurs les nouvelles à une vitesse, soit de 13 à 14 km, par heure, soit même de près de 20 km.

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Published by Lutece - dans La Gaule Romaine
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