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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 07:09

IV. LA FOULE DES JOURS DE FOIRES.

 

La circulation grandissait sur les routes à mesure qu’on approchait des grandes villes ou des lieux de foires ; et aux abords, à de certains jours, des foules énormes les encombraient.

 

C’étaient les jours où les jeux se tenaient dans les amphithéâtres, jours qui correspondaient à des temps de fêtes ou de marchés. À Lyon, les principaux spectacles se donnaient au mois d’août, à l’époque solennelle des sacrifices devant l’autel d’Auguste, et à la même date on conviait à une foire immense les peuples de la Gaule[56]. Pareille chose devait se produire dans les autres métropoles ou cités populeuses, comme Narbonne ou Nîmes[57], dans les bourgades saintes de la Gaule transformées en sanctuaires classiques, comme Die ou Lectoure[58], ou enfin dans ces champs sacrés des frontières municipales, comme Champlieu ou Yzeures[59], où le culte de vieilles divinités locales se confondait avec celui de l’empereur[60] et où de mystérieuses cérémonies s’entremêlaient des jeux du théâtre ou de l’arène[61]. Plaisirs des jeux et des sens, attrait du gain, nécessité d’emplettes, pratiques de dévots, flagornerie pour les empereurs, curiosités vulgaires, continuation d’habitudes familiales, besoin instinctif de se voir, de s’entendre et de faire nombre, tous les sentiments humains se mettaient en branle pour pousser et entasser les foules, aux jours de frairies, sur les routes des villes et dans les champs de foires.

 

Car une fête ou des jeux n’allaient pas sans un appel aux cités voisines. Les jours de beaux spectacles, la Gaule entière était en mouvement et en liesse. À Nîmes, aux Arènes, on réservait des places pour les membres des grandes corporations lyonnaises, pour les bateliers du Rhône, pour les camionneurs du Vivarais[62] : tout le Midi, à l’heure fixée, déferlait en flots bruyants vers les soixante arceaux du grand amphithéâtre. Lors des fêtes d’août, à Lyon, on accourait de fort loin, peut-être de delà les Alpes[63], et une cohue bigarrée s’entassait sur les gradins des édifices ou les esplanades des foirails, Romains, Gaulois. Grecs, Syriens, Juifs, sénateurs, chevaliers, soldats, paysans, esclaves, baladins et prophètes[64].

 

Nous aurons beau regarder autour de nous, nous ne trouverons rien de pareil. Il y a, dans cette foule, trop de marchands, d’acheteurs, de dévots et de prêtres, elle a des passions ou des besoins trop immédiats et trop précis, pour ressembler aux multitudes de nos fêtes nationales ou des expositions universelles, lesquelles s’amusent plus franchement, sans arrière-pensée de lucre ou de dévotion. Seules, celles des grandes foires du Moyen Age feront comprendre la populace d’une fête romaine, ces foires si turbulentes et si pittoresques où se brassaient tant d’affaires et tant de plaisirs, avec leur peuple de boutiquiers, de changeurs, de pèlerins, de moines et de bateleurs. Encore leur manquait-il, pour que la comparaison soit juste, cette concentration de tous, pendant quelques heures, sur les pierres de l’amphithéâtre romain, cette communion de milliers d’hommes en un spectacle unique. La foule, dans les anciennes foires de Champagne ou de Beaucaire, était plus disséminée, morcelée autour de distractions plus nombreuses, en bandes plus indépendantes : l’Empire avait su porter à son plus haut degré ce besoin de former groupe, cet instinct de la réunion en masse, auquel les hommes n’échappent point, et que les Gaulois connaissaient plus que tout autre peuple[65].

 

Ce n’était point sans danger pour les mœurs, le bon ordre et la paix publique. Il suffisait219.jpg de peu de chose pour déterminer dans cette mer humaine des vagues de tempête. La plupart des mouvements contre les Chrétiens ont dû naître en ces jours de jeux et de foires. Il est du reste possible que les fidèles aient souvent provoqué la colère de la multitude par d’imprudentes prédications : de pareilles réunions d’hommes étaient si séduisantes pour un apôtre, désireux de lancer le bon grain dans les larges sillons de la foule ! les prédicateurs populaires, de tout temps, ont raffolé des heures de marché.

 

Ces heures attiraient sans doute aussi les fauteurs d’émeutes : car ne doutons pas que la Gaule romaine n’ait eu les siens, et plus souvent que ne le laisse entendre la formule de la paix romaine. À Rome, les princes eurent toujours peur de la foule des grands jeux, et ils n’évitaient ses colères qu’en cédant à ses caprices. En Gaule, on peut croire qu’elle fut tout aussi gênante pour les magistrats des grandes villes ou les gouverneurs des métropoles. Bien des troubles qui ont désolé les cités ont pu commencer dans les amphithéâtres[66] ; et de la multitude tassée sur les champs de foires est parfois sorti l’élan qui a mis les armées en marche sur les grandes routes de l’Empire[67].

 

Camille Jullian - Histoire de la Gaule, Tome V

 

[56] Cf. tome VI, ch. VII.

[57] Cf. tome VI, ch. V.

[58] Cf. tome VI, ch. I.

[59] Note suivante.

[60] Nuntinibus Augustorum et deæ Minervæ, Esp., n° 2996 ; le sanctuaire frontière d’Yzeures est sans aucun doute un vieux sanctuaire local.

[61] Tome VI, ch. IV.

[62] Peut-être aussi pour les armateurs d’Arles, en tout cas pour des gens de cette ville : C. I. L., XII, 1316-8. — Tessères d’invitation à des jeux locaux ? XIII, III, 10029, p. 768 et s.

[63] Eusèbe, V, 1, 47.

[64] Tome VI, ch. VII.

[65] Cf. César, De b. G., IV, 5.

[66] Tacite, Annales, XIV, 17. Ou dans les théâtres, Suétone, Tibère, 37. De là, probablement, la surveillance exercée par l’État sur ces sortes d’édifices (Digeste, L, 10, 3).

[67] Cf. à Paris en 360, Ammien, XX, 9, 6-7 ; à Autun en 350, Zosime, II, 42, 6-7.

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Published by Lutece - dans La Gaule Romaine
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