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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 07:09

    II. — CIRCULATION DES HOMMES.

 

Sur toutes ces voies, qu’elles fussent d’intérêt impérial ou provincial, leur rattachement à l’Empire provoquait un extraordinaire va-et-vient de gens et de choses[10]. Gaule ouverte à tous les hommes du monde, Africains, Espagnols, Bretons, Italiens, Grecs et Orientaux purent s’y mouvoir avec la même aisance que dans leur propre patrie*.

 

On aima beaucoup les voyages au temps des empereurs. Ce que l’homme ne possédait point dans sa demeure originelle, joie, santé, richesse ou repos, il le chercha dans un des mille recoins de l’immense patrie à laquelle il appartenait. Il arriva pour l’Empire romain ce que nous constatons dans la France d’aujourd’hui[11] : on désira, hors de chez soi, une meilleure manière de vivres et on crut la trouver dans le mouvement du corps ou la diversité des spectacles. Moins que jamais, on ne sut mettre le bonheur dans le charme des habitudes et la stabilité des jouissances. Être errant, signifie presque une manière de vivre pour des hommes de ce temps[12].

 

C’est le désir du gain qui entraîne peut-être le plus de gens sur les routes : [...] des marchands, des artistes, des ouvriers de tout pays et de tout rang qui sillonnent les chemins gaulois, en quête d’une affaire, d’une place ou d’une besogne[13].

 

C’est la religion, ensuite, qui occupe le plus ces chemins. Voici les aruspices d’Italie[14], interprètes de songes ou d’augures, les prêtres ou les dévots des cultes d’Orient, porteurs d’étranges idoles ou d’oracles réconfortants[15]. Voici la foule bruyante des pèlerins du terroir, qui se dirigent vers les sanctuaires traditionnels des sources ou des montagnes[16]. Et voici enfin, perdus au milieu des passants, les humbles disciples du Christ, qui s’acheminent de ville en ville, messagers de la bonne nouvelle.191.jpg

 

D’autres explorent le pays dans l’espérance de recouvrer la santé, de la demander à ces eaux chaudes que les dieux prévoyants y faisaient sourdre de toutes parts. Auguste a donné l’exemple en venant se soigner à Dax, et ses sujets l’imiteront aussitôt : les soldats en congé se rendront à Vichy[17], et les riches Gallo-romains monteront à Luchon par les fraîches routes des Pyrénées[18].

 

La curiosité, celle du touriste ou du savant, attirait en Gaule quelques voyageurs, beaucoup moins, évidemment, qu’en Égypte, le centre préféré des grandes excursions. Mais on pouvait admirer les routes périlleuses des Alpes[19], les hauts sommets divins du puy de Dôme[20] ou du Donon, les eaux miraculeuses de Gréoulx[21] ou de Vif[22], les marées formidables de l’Océan et les mascarets de ses grands estuaires[23], les champs de pierre de la Crau, témoins des mémorables combats d’Hercule[24], les étangs du Languedoc aux pèches extraordinaires[25], et surtout les forêts alpestres ou les Ardennes de Belgique, où s’arrêtaient les chasseurs passionnés de gibiers monstrueux et d’oiseaux superbes. D’autres curieux traversaient la Gaule pour assister aux prodiges de l’Armorique[26] ou de l’île de Bretagne, comme ce Démétrius de Tarse qui voulut retrouver les îles mystérieuses où dormaient les âmes des héros[27].

 

Les morts eux-mêmes ne reculaient pas devant de longs voyages. On ramenait dans leurs patries d’origine les dépouilles de ceux qui mouraient au loin[28]. Aux abords des villes, les théories funèbres remplissaient les routes[29]. Le corps de Drusus, mort en Germanie, le corps de Septime Sévère, mort en Bretagne, traversèrent toute la Gaule, reçus le long des chemins par les foules en deuil.

 

D’autres cortèges, ceux-ci vulgaires ou bizarres, se rencontraient avec ces processions solennelles. Les marchands de volailles d’Italie faisaient venir leurs oies de Flandre, à pied par la grande route[30] ; et ces lents troupeaux de bêtes paisibles se laissaient dépasser par les soldats qui regagnaient leurs corps[31] ou les courriers qui galopaient vers les villes[32].

 

Quelle diversité et par endroits quelle cohue de passants ! Par ces mêmes chemins montaient vers l’Italie les courtisans ou les fonctionnaires qui se rendaient aux seuils sacrés de Rome : on les reconnaissait aisément à leur escorte, car il fallait être bien misérable, trimardeur ou déserteur, pour voyager seul, sans esclave. Lorsque Musicus, affranchi de Tibère, caissier du Trésor en Lyonnaise, quitta la Gaule et revint à Rome, il se fit suivre d’un cortège de seize serviteurs[33].

 

Quand passait un empereur[34], c’était alors comme une ville qui s’étalait, s’allongeait sur la route. Autour d’Hadrien en voyage s’avançaient les cohortes de la garde, les services du Palais, les amis du prince et leurs esclaves, et des centaines d’ouvriers prêts à travailler sur l’ordre du souverain. Sous les pas d’un tel maître, qui visitait toutes choses en curieux, qui développait en tout lieu la vie d’affaires, qui inspectait toutes les frontières et toutes les administrations, la route romaine s’animait d’une vie extraordinaire, pour satisfaire à la fois à tous les besoins des hommes et à toutes les volontés du souverain[35]. Ces jours-là, elle semblait porter, s’agitant fiévreusement sur elle, l’âme même du grand Empire.

 

Camille Jullian - Histoire de la Gaule, Tome V

 

* Ils ne faisaient que passer.

[11] Écrit avant août 1914.

[12] Vagus in orbe, assidue toto circu[mferor orbe], dit un Gallo-Romain de Bordeaux ; C. I. L., XIII, 581.

[13] Cf. Strabon, IV, 1, 5 ; 2, 1 et 3 ; Dion, XLIV, 42, 3-5 ; C. I. L., XIII, 38, 1550 ; etc.

[14] XIII, 1131 (Poitiers), 1821 (Lyon).

[15] Monument élevé à Vaison en vertu d’un oracle de Bélus à Apamée de Syrie (peut-être l’oracle en faveur de Septime Sévère, Dion, LXXVIII, 8, 6), C. I. L., XII, 1277 ; vires excepit et a Vaticano transtulit, dédicace taurobolique à Lyon, XIII, 1751 ; voyez inversement, à Bordeaux, un habitant du pays qui s’en va consulter la sibylle de Tibur (XIII, 581).

[16] XIII, 1522 : groupe de pèlerins au puy de Dôme. Il y aurait une étude à faire sur les chemins de pèlerinages, par exemple au Donon ou au Puy-de-Dôme. — Dans le même ordre d’idées, rappelons les voyages des délégués et des dévots aux autels provinciaux de Rome et d’Auguste, voyages qui devaient entraîner d’assez grands déplacements d’hommes, vu les fêtes qui s’y donnaient, les dépenses qui s’y faisaient.

[17] XIII, 1499 ; 1498 (un Arlésien). La presque totalité des inscriptions et monuments de Vichy (XIII, 1495-1502) doivent venir de baigneurs.

[18] XIII, 352 (un Ségusiave), 356 (un Butène).

[19] Ammien, XV, 10, 3-6. Et déjà les gens du pays racontaient d’étranges histoires aux voyageurs. Ainsi, à propos du culte d’une Matrona à la source de la Durance, au mont Genèvre, on dit à Ammien que c’était une noble matrone romaine morte là par accident. On devait également montrer des pas d’Hannibal, des pas d’Hercule, des camps de César (Sidoine Apollinaire, Epist., II, 14, I). —Sur les voyages d’étudiants à Marseille et à Autun, t. VI, ch. II, V et VI.

[20] Cf. Pline, XXXIV, 45.

[21] Monument élevé Nymphis Griselicis par la femme du consulaire Vitrasius Pollion (XII, 361).

[22] Monument élevé Ignibus Æternis par un préfet du prétoire entre 269 et 273 (XII, 1551). — Dans les Alpes Cottiennes, on montrait des sources d’eau mortelle, item Alpibus ira Co[tti]i regno est aqua ex qua qui gustant statim concidunt (Vitruve, VIII, 3, 17) : ce qui d’ailleurs, comme me l’indique M. Ferrand, ne doit être que propos et divagations de guides.

[23] Mela, III, 22. C’est sans doute à cet effet que Sabinus, l’interlocuteur de Lucien (Apol., 15), est allé en Gaule.

[24] Mela, II, 78.

[25] Mela, II, 82-3 ; Pline, LX, 29 et s.

[26] On a dû certainement chercher aux caps ou baies du Finistère le lieu où Ulysse évoqua les morts (Odyssée, XI, 11 et s.) : Est locus, extremum pandit qua Gallia littus Oceani prætentus aquis, ubi fertur Ulysses, etc. (Claudien, In Ruf., I, 123-4). Et c’est sans aucun doute aux mêmes sites que fait allusion Procope, lorsqu’il parle des nautoniers des âmes sur le rivage de l’Armorique ; De Bello Gothico, IV, 20.

[27] Plutarque, De def. or., 18.

[28] C. I. L., XII, 155, à Saint-Maurice en Valais : Rome defuncti... pater infelix corpus ejus deportatum hic condidit ; XII, 118 ; XIII. 2181, à Lyon : Corpus ab Urbe [Rome] adferri curaverunt. Char funéraire ?

[29] Cela résulte de la présence des tombes le long des chemins. — C’est une question, si Arles, Saint-Gilles, Bordeaux, etc., n’ont pas eu dès l’époque païenne des cimetières particulièrement vénérés où l’on désirât se faire ensevelir.

[30] Mirum in hac alite a Morinis usque Romam [par la route de Bretagne] pedibus venire ; Pline, X, 53 : Pline est un témoin oculaire.

[31] Voyez à Amiens le monument élevé par des soldats de l’armée de Germanie euntes [ad] expedi[tionem] Britanicam (XIII, 3496).

[32] Courriers d’État (XII, 4449) ; provinciaux (aucun texte) ; municipaux.

[33] C. I. L., VI, 5197.

[34] Voyages d’Auguste, de Caligula, de Claude, de Galba, de Vitellius, de Domitien, de Trajan, d’Hadrien, d’Albinus, de Septime et de Caracalla, d’Alexandre et de Maximin, de Gallien, des empereurs gallo-romains, d’Aurélien, de Probus. On voit donc que, sauf de 122 à 197 (Antonin, Marc-Aurèle, Commode), à peu près chaque génération a vu au moins un voyage d’empereur. Je laisse de côté les séjours des princes, Agrippa, Drusus, Germanicus, etc.

[35] Je pense à l’expression de Tacite à propos du passage de Vitellius à Lyon (Hist., II, 62), strepentibus ab utroque mari itineribus, où il s’agit surtout de la route de Bretagne à Rome par Lyon.

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Published by Lutece - dans La Gaule Romaine
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