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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 07:53

Lucien Jerphagnon (historien, membre de l’académie d’Athènes) et Jean Dutourd (romancier, académicien), tout deux récemment disparus, se sont tous les deux penchés il y a quelques années sur la chute de l’Empire romain. Leur interprétation diverge légèrement.

 

Lucien Jerphagnon :

  On parle de décadence des mœurs pour expliquer la chute de l’Empire romain, c’est le183754_l-ecrivain-lucien-jerphagnon-sur-le-plateau-de-l-emi.jpg type même de poncif qu’on se repasse  de génération en génération à propos des Romains, toutes époques confondues. C’est l’article de fond  que vendent tous les péplums. Je sais bien qu’au Ve siècle, le prêtre Salvien de Marseille déplorait que les bordels ne désemplissent pas, mais de tout temps il s’est trouvé des gens pour dénoncer la décadence des mœurs : Cicéron au Ier siècle avant J.C. Constantin. (Ô tempora, ô mores !) et Sénèque, au Ier siècle après J.C., qui parle de ces gens qui se font vomir pour manger, et mangent pour se faire vomir… Mais c’était une manière de dire. Et il y en a pour cinq siècles, ou six.

  On site également le cosmopolitisme, mais cosmopolite, l’Empire l’était par vocation et par essence. A l’âge de l’apogée, au IIe siècle, des gens comme Epictècle, comme Plutarque, comme Aelius Aristide, trouvaient que Rome avait rendu sûres leurs contrées, et avait uni des peuplades qui avant ne demandaient qu’à s’entretuer. Cela a très bien marché pendant cinq cents ans.

  L’Empire romain était extrêmement étendu, et pourtant cela marchait très bien. Conscient de cette colossale étendue, Dioclétien (fin IIIe-début IVe s.) avait même imaginé le système tétrarchique : un empereur ou un sous-empereur aux quatre coins de l’Empire, pour parer à toute éventualité côté Barbares.

  Accuser les chrétiens serait injuste et absurde. Je sais bien que le fait de refuser d’adorer les dieux officiels les faisait passer pour inciviques, et un Tertullien, par exemple, au IIe siècle, un peu hérétique sur les bords, donnera là-dedans. Mais c’est une rareté. En fait, dans les Evangiles, dans les prédications, chez St Paul, bref, dans l’enseignement de l’Eglise, le respect des autorités était la règle explicite, et il était recommandé de prier pour les gouvernements. Même Tacite, qui ne les aime pas, innocente les chrétiens de l’incendie de Rome, sous Néron. Au reste, Constantin, le premier empereur chrétien, fut un chef très attentif et au Vis siècle, un Justinien tentera de reconstituer ce qui s’était défait.

  Alors qu’elles sont les raisons me direz-vous ? En fait je verrai plutôt les difficultés économiques, la fiscalité (fuite de gens aisés) et la démotivation de l’armée. Ammien Marcellin s’en plaint assez – l’armée ne vaut pas grand-chose (« les soldats chantent des chants langoureux au lieu de pousser des cris de guerre… Ils sont devenus expert en bijouterie, établissement »). Le commandement est passé peu à peu aux mains de gens qui ne sont pas de souche : aux IIIe et IVe siècles, les meilleurs empereurs seront des Illyriens (ex-yougoslavie…) ; et des Germains. Enfin, l’afflux des peuples barbares, qui venaient là parce qu’il faisait meilleur que chez eux, et dont les chefs n’avaient qu’une envie : devenir général romain. Ils faisaient d’ailleurs des miracles (Stilicon, par exemple, qui arrêta Radagaise…). On laissait faire, on ne résistait plus. Et c’est ainsi que Romulus Augustule fut viré par Odoacre en 476. Amen. Je ne m’en suis toujours pas remis.

 

 

Jean Dutourd :

  Sur les huit raisons de la chute de l’empire romain que l’on nous propose, je n’en voisjean_dutourd1.jpg qu’une qui ne soit pas incontestable : la lourdeur de la fiscalité. Celle-ci, à ce que je crois, ne pesait guère sur le peuple romain proprement dit ; c’est surtout les provinces de l’empire qu’elle pressurait. Tant que les garnisons romaines ont été assez fortes ou assez féroces pour faire respecter les exactions des proconsuls, il n’y eu que des révoltes sporadiques, réprimées plus ou moins vite mais toujours impitoyablement. Bien entendu les populations s’enhardirent à mesure que l’étreinte se desserra et que l’occupant, ou le maître, perdit les vieilles vertus romaines, contaminé qu’il était par les vaincus, amolli par son autorité sans borne, grignoté par les cupidités individuelles.

  Le mot-clef de l’histoire romaine est virtus qui, plus encore que vertu, signifie virilité, intrépidité, abnégation, force d’âme. La virtus des Romains s’est affaiblie avec leurs siècles de victoires et avec l’excès de pouvoir sur le monde que ces victoires leur avaient donné. A un certain point de leur histoire, le monde ne leur a plus opposé de résistance et leur ressort en quelque sorte s’est détendu. Les raisons que l’on évoque de la décadence de l’empire romain forment un résumé des événements ou des convergences des forces qui conduisent à leur ruine les Etats hégémoniques. Les mœurs des anciens Romains tels que Fustel de Coulanges les décrit dans La cité antique n’ont rien de commun avec celles des « nouveaux romains » que Pétrone s’amuse à  peindre dans Le Satyricon. Encore doit-on noter qu’au temps de Pétrone, contemporain de Néron, Rome avait deux siècles ai moins de puissance devant elle.

  Le cosmopolitisme a joué son rôle dans la décadence romaine. Nous avons des exemples analogues aujourd’hui avec les grandes capitales d’Europe et d’Amérique qui sont envahies par ce qu’on appelle te tiers-monde, qui n’est autre que les pauvres des anciennes « provinces » des empires coloniaux de naguère.

  La trop grande extension de l’empire romain n’eût sans doute pas été un facteur de désagrégation si ses gouvernements, et particulièrement ses empereurs n’avaient été de moins en moins capables au fil des années. Fut un temps où il y eut deux empereurs, puis quatre, simultanément, qui se partageaient le travail, chacun le faisant assez mal du reste.

Enfin le christianisme a fortement contribué à l’effritement et au trépas des institutions. Il a frappé de paralysie le monde païen (ou athée), il a tué la civilisation antique pour mettre à sa place, après plusieurs siècles de convulsions, une autre civilisation fondée sur une autre morale. Les catacombes du temps de Domitien ont été des galeries de taupes creusées à petit bruit sous l'empire romain et qui ont fini par causer son effondrement.

  En dépit de tout, l'empire romain a été une des constructions politiques les plus durables. Il lui est arrivé ce qui arrive inévitablement aux empires qui ont soumis par la force et soudé administrativement (un certain nombre de nations hétéroclites autour de ce que l’on pourrait appeler un noyau conquérant. Les entités politiques fabriquées de la sorte sont forcément animées d’un mouvement centrifuge, lequel n’attend que le moment propice pour se produire, ce qui prend parfois plusieurs siècles mais a toujours lieu. C’est leur grande différence avec les patries qui se forment lentement et pour ainsi dire parcimonieusement plus par consentement mutuel que par contrainte, même si parfois il faut des guerres pour y parvenir. Ce qui fait la fragilité des empires, y compris l’empire romain, est qu’ils sont des sociétés et non des familles. Or, les sociétés sont fragiles : elles s’éteignent quand leurs membres ne croient plus en elles, en leurs principes, en leur religion, en leur légitimité, donc en leur avenir.

 

Historia janvier/février 1997

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Published by Lutece - dans La Gaule Romaine
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commentaires

Isabelle, Paac-Archéologie 26/10/2011 09:12


La disparition de Lucien JERPHAGNON n’a pas fait beaucoup de bruit dans les médias, je l’apprends par votre article.
Voir la page http://www.lexpress.fr/culture/livre/lucien-jerphagnon-est-mort_1031823.html...
Homme d’une grande culture, personnalité remarquable… J’ai lu son livre "La… sottise ? (Vingt-huit siècles qu’on en parle)" chez Albin Michel. Je le conseille !


Lutece 27/10/2011 11:01



Il faut reconnaitre que peu de français connaissent L. Jerphagnon ! On leur parle plus volontier des footballeurs incultes, des rappeurs et autres artistes au vocabulaire riche d'une centaine de
mot, des pantins de la "télé réalité"... bref, des sots !


Présentation de "La sottise" de Jerphagnon en cliquant ici.


Merci



Jean-Marie LETIENNE 26/10/2011 08:18


Article très intéressant. L'analyse d'un tel sujet aussi difficile par deux personnalités incontestées est un plus appréciable.


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