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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 16:51

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VIII. — VÉRITABLE CARACTÈRE DE LA CONQUÊTE DE L’EMPIRE ROMAIN PAR LES BARBARES.

 

Système de Montesquieu. Système de l’abbé Dubos. Influence de l’élément germanique et de l’élément romain. Combinaison des deux éléments.

 

Il y a deux systèmes principaux sur la grande invasion : le système de Montesquieu et le système de l’abbé Dubos.

Montesquieu, dans son savant et profond ouvrage de L’Esprit des lois, en traitant de la théorie des lois féodales dans leurs rapports avec rétablissement de la monarchie française, a été amené à étudier le caractère de la conquête des Francs, question intimement liée à celle de la chute de l’Empire[1]. Selon lui, les Barbares auraient conquis l’Empire dans l’acception pleine et entière du mot ; les vainqueurs, imposant aux vaincus la cession du territoire et la charge exclusive des impôts, les auraient réduits à une sorte de servitude, et le monde romain, sombrant dans ce grand naufrage, aurait fait place à des sociétés toutes nouvelles reposant sur les bases d’un nouvel ordre social. En un mot, l’élément germanique aurait refoulé l’élément gallo-romain ; la population conquise se serait trouvée, sinon détruite, du moins effacée par la population conquérante ; la Germanie, en implantant ses guerriers sur le sol de la Gaule, y aurait implanté du même coup ses lois, ses coutumes et ses institutions, les substituant à celles de Rome.

L’abbé Dubos, contemporain de l’illustre publiciste, mais appartenant à une école opposée,0189 développe des idées et un système contraires[2]. S’appuyant sur les rapports antérieurs des Romains avec les Barbares, sur les nombreux établissements de ces derniers dans les provinces romaines, en qualité de sujets, d’alliés, de soldats ou d’hôtes de l’Empire, il en conclut que l’occupation définitive de la Gaule par les Germains, et en particulier par les Francs, n’a eu aucun des caractères de la conquête, n’a été accompagnée d’aucun acte de violence ni de spoliation, qu’il y a eu une simple substitution des rois francs aux empereurs romains, une cession volontaire, une délégation de droits, du consentement même des peuples. Ce changement, selon lui, a été l’oeuvre du temps et des circonstances, mais non de la force ; les Romains ont continué à jouir sous la domination mérovingienne des mêmes avantages, des mêmes droits que sous l’administration impériale, étant régis par les mêmes lois qu’auparavant, vivant sur un pied d’égalité parfaite avec les Francs.

Le grand nom de Montesquieu, la popularité de son talent et de ses ouvrages, le jugement si sévère qu’il a porté sur l’abbé Dubos[3] ont fait tomber pendant longtemps en discrédit le système opposé au sien ; il semblait qu’on ne pût revenir sur un tel arrêt, accepté par la postérité comme définitif et irrévocable. De nos jours, les progrès de la science et de la critique tendent à modifier singulièrement, sinon l’admiration universelle pour le grand écrivain, du moins la solution donnée par lui au problème historique qui nous occupe. On a rendu justice à l’abbé Dubos : on est revenu aux traditions romaines, trop négligées, et même, ainsi qu’il arrive presque toujours, on est tombé dans l’exagération contraire. Le XVIIIe siècle, il ne faut point l’oublier, malgré le mérite incontestable qu’il a eu de soulever une foule de questions, d’agiter les problèmes les plus divers, et parfois de les résoudre d’une manière heureuse, a été le siècle des systèmes. Il avait des préoccupations spéciales auxquelles n’échappaient ni les meilleurs ni les plus grands esprits du temps, préoccupations qu’on retrouve partout, chez les philosophes comme chez les savants, chez les historiens comme chez les publicistes. Ce qu’on cherchait alors avant tout, dans l’étude du passé, c’était l’application des théories sociales et politiques. Montesquieu, représentant de l’école féodale, a vu surtout le côté germanique et tend à le faire prédominer exclusivement, tandis que l’abbé Dubos, placé au point de vue romain, s’est arrêté avec complaisance sur tout ce qui pouvait favoriser sa thèse, a accordé une prépondérance excessive au maintien et à l’influence des institutions de la Rome impériale. Il appartient à notre époque mieux renseignée, pourvue d’une méthode plus sûre, de découvrir la vérité, de faire dans chaque système la part du vrai et du faux et de restituer ainsi aux âges précédents leur physionomie réelle.

La conquête est un fait positif et qu’on ne peut nier. Les Bourguignons, les Wisigoths, et après eux les Francs, les Vandales, les Lombards, ont pris possession de la Gaule, de l’Espagne, de l’Afrique et de l’Italie, des diverses provinces où ils se sont fixés, en renversant la domination romaine. Cette domination, plus ou moins ébranlée, s’était maintenue jusqu’alors en fait comme en droit ; elle cessa d’exister à partir du jour où les Barbares devinrent les véritables maîtres et substituèrent leur autorité à celle des empereurs.

Gibbon, dans sa volumineuse Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, professe la même opinion. Il déplore l’avènement des Barbares comme le commencement d’une ère nouvelle, ère de ténèbres, de confusion et d’obscurcissement de la civilisation antique, qui arrêta pour plusieurs siècles la marche et les progrès de l’esprit humain. La vue de toutes ces ruines accumulées, soit dans l’ancienne capitale du monde, soit dans les provinces qui avaient appartenu à l’Empire et où les arts avaient brillé du plus vif éclat, produisit sur lui une profonde impression de regrets mêlée d’irritation ; la perte de tant de monuments, d’une organisation sociale et politique si savante, lui faisait presque maudire le triomphe et la conquête des Germains, destructeurs d’une société aussi policée que celle des Romains. Pénétré de ces idées, frappé du spectacle qu’il avait eu sous les yeux en Italie, il chercha à analyser les causes de cette grande révolution en racontant les événements qui l’ont précédée, accompagnée et suivie.

Nos historiens contemporains les plus illustres, Chateaubriand, MM. Guizot, Augustin et Amédée Thierry, le duc de Broglie, voient dans la grande invasion une véritable conquête, mais une conquête d’une nature particulière et digne de toute notre attention Car elle a créé le principe des nationalités sur lequel reposent nos sociétés modernes. Nous n’avons pas la prétention de modifier les conclusions posées par ces maîtres de la science, mais de les préciser et d’y ajouter, s’il est possible, quelques nouvelles preuves tirées de l’état de la société romaine au IVe siècle.

Ainsi que le remarque judicieusement M. Ozanam[4], on a été surtout frappé par les invasions, par ces irruptions violentes et continuelles, qui, pendant toute la durée de l’Empire battirent en brèche la frontière romaine, finirent par la rompre, soumirent les provinces les plus rapprochées du Rhin et du Danube à d’affreuses dévastations, réduisirent les populations à la plus effroyable misère, à un état voisin dû désespoir et portèrent le dernier coup à la monarchie de Dioclétien et de Constantin en renversant le trône d’Occident. Ce côté cependant n’est ni le plus curieux ni le plus important dans l’histoire des grandes invasions et de la chute de l’Empire. Les invasions n’ont pas été le seul fléau qui minât la vieille société romaine ; à côté de ce mal extérieur il y avait un mal intérieur dont les ravages s’exerçaient plus cruellement encore[5], qui pénétrait le corps social tout entier et lui faisait des blessures autrement graves, autrement profondes.

Nous avons déjà analysé les principales causes de ce mal intérieur, à propos des Dedititii, en traitant de la question du colonat. Il remontait à une haute antiquité, s’aggravait tous les jours et devenait d’autant plus désastreux que le gouvernement et l’administration impériale tendaient à le développer. Il est dans la destinée des choses humaines de n’avoir qu’une durée limitée et de ne pouvoir dépasser un certain point. Les peuples, les sociétés comme les individus, portent en eux des germes de décadence et de corruption qui finissent par triompher de l’organisation la plus puissante. Rome était parvenue à ce point de grandeur où la prospérité même devient un danger redoutable[6]. L’étendue de ses conquêtes, le nombre et la variété de ses sujets avaient détruit tout patriotisme. Quelle communauté d’intérêts, de sentiments, pouvait-il y avoir entre les différentes provinces ajoutées successivement à son empire et si diverses par le langage, les moeurs, les usages traditionnels de leurs habitants ? Sans parler de la grande division de l’Orient et de l’Occident, du grec et du latin qui se partageaient d’une manière à peu près égale les pays soumis à la domination romaine et entre lesquels existait une ligne de démarcation si naturelle qu’elle servit plus tard de base à la séparation des deux empires[7], on comptait une foule de langues provinciales, d’idiomes particuliers, de dialectes maintenus dans les rapports quotidiens des populations en dépit de l’établissement universel du latin comme langue officielle. Dans cette immense confusion de races étrangères les unes aux autres, réunies par le seul lien d’une commune servitude[8], il n’y avait place pour aucun esprit public, pour aucun fonds commun d’idées morales, à défaut d’unité nationale. La société romaine ne présentait et ne pouvait présenter aucun des caractères qui constituent une nation. De quels dénouements, de quels sacrifices étaient capables des hommes qui n’avaient conscience ni de leur dignité de citoyens, ni des devoirs que leur imposait ce titre, du moment où ils en avaient perdu les principaux droits ? Rome n’était pour eux qu’une maîtresse impérieuse et non une véritable patrie.

L’isolement complet dans lequel vivaient les habitants des provinces les rendait indifférents aux destinées de l’Empire, dont les intérêts n’étaient plus les leurs. La plupart des provinciaux, provinciales, ne connaissaient le gouvernement romain que par ses préfets ou ses lieutenants, que par les exactions de ses magistrats. Les révolutions continuelles, les guerres -civiles dont ils ressentaient le contrecoup et qu’ils subissaient bien plus qu’ils ne les faisaient eux-mêmes, achevaient de les détacher du principe d’autorité, de relâcher les liens par lesquels ils tenaient à la métropole, La confiance, la sécurité, la prospérité qui résulte de l’ordre et de la paix, en un mot, tout ce qui fait la force d’un État et lui concilie l’affection des sujets était banni du monde romain.

 

[1] Esprit des Lois, liv. XXX.

[2] Histoire critique de l’établissement de la monarchie française dans les Gaules.

[3] Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XXX, c. XXIII-XXV.

[4] Ozanam, Les Germains, c. VI.

[5] Opitz, p. 39-40.

[6] Gibbon, Observations sur la chute de l’Empire romain en Occident, t. VII.

[7] Sismondi, t. I, p. 29 et suiv.

[8] Dareste de la Chavanne, Histoire de France depuis les origines jusqu’à nos jours, t. I, liv. III, § 4.

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Published by Lutece - dans Livres-Romans
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