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12 octobre 2013 6 12 /10 /octobre /2013 09:55

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARABRES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VI. — LES GENTILES.

 

Des différentes espèces de Gentiles.

 

Il y avait du reste plusieurs sortes de Gentiles et il est difficile de reconnaître si la loi sur les mariages s’appliquait à tous ou bien seulement à une partie d’entre eux et dans ce cas à quelle catégorie de Gentiles. Le rescrit est adressé à Théodose, maître de la cavalerie : or, les Gentiles de la Notitia servaient sous le maître de la milice de l’infanterie, ce qui ferait supposer que ce n’est point d’eux qu’il est question ici, mais d’autres Gentiles établis dans les provinces illyriennes et qui fournissaient des corps de cavalerie. Il est probable que les Gentiles non plus que les Læti ne pouvaient se marier sans l’approbation et le consentement de leurs préfets[38]. Leur condition inférieure devait naturellement éloigner les Romains de contracter avec eux des unions qu’ils auraient regardées comme de véritables mésalliances, tandis que d’autres Sarmates, admis dans les provinces romaines, non plus à titre de Dedititii ou de soldats des frontières (milites limitanei), mais à titre de Fœderati, pouvaient plus facilement prétendre à l’honneur de mêler leur sang avec celui des matrones. Cassiodore, dans la correspondance politique du grand roi Théodoric, nous parle de Gentiles propriétaires dans la Savie ou Pannonie riveraine qui avaient épousé des femmes romaines et dont les terres étaient soumises à l’impôt foncier ainsi qu’aux taxes extraordinaires[39]. Il ne faudrait pas croire que ces mariages des Romains avec des Barbares, non reconnus par la loi, fussent toujours interdits ou regardés en eux-mêmes comme un délit punissable. On ne sévissait que dans certains cas particuliers, prévus par le législateur, où la sécurité de l’Empire semblait compromise par de telles unions[40].

Les campements assignés par la Notitia aux Gentiles, quoique d’une époque un peu postérieure au Ier siècle, suffisent à nous révéler le but que s’étaient proposé les empereurs en recourant à ces nouvelles garnisons[41]. Nous les retrouvons dans les Gaules, plus menacées qu’aucune autre province et où il fallait des troupes permanentes, plus nombreuses que partout ailleurs, avec un mode de recrutement plus facile, mieux assuré. On y compte jusqu’à dix corps de Gentiles dont quelques-uns placés sous le commandement du même préfet que les Læti ; tels que les Gentiles Suevi de Coutances dans la Deuxième Lyonnaise, c’est-à-dire dans la Normandie actuelle. Les autres se trouvaient cantonnés au Mans, dans la Troisième Lyonnaise, à Senlis, dans la Deuxième Belgique, en Auvergne, à Poitiers, dans les environs de Paris, entre Reims et Amiens, dans le Forez et le Velay, enfin à Autun. Il devait même y avoir encore d’autres corps de Gentiles dans les Gaules, car le texte de la Notitia est singulièrement altéré en cet endroit ; il y a plusieurs lacunes évidentes. Ces Gentiles, campés dans les Gaules, étaient des Suèves, des Sarmates proprement dits et des Taïfales. Les Suèves étaient venus, comme nous l’avons déjà remarqué, des bords du Danube, de l’ancienne Dacie de Trajan, et appartenaient, quoique Germains d’origine aussi bien que les Suèves d’ Arioviste, au groupe des peuples scythiques. Les Taïfales, les plus sauvages et les plus barbares des Sarmates, dont le nom seul inspirait la terreur, et en qui on a cru reconnaître les ancêtres des Westphaliens, avaient aussi habité la Transylvanie et la Moldavie actuelles ; ils avaient leurs campements aux environs de Poitiers ; leur séjour dans cette contrée est confirmé par un témoignage conservé jusqu’à nos jours ; la petite ville de Tiffauges en Vendée devrait son origine et son nom aux Taïfales[42].

Les autres cantonnements des Gentile : étaient échelonnés dans toute l’Italie divisée en Italie inférieure, inferior, moyenne ou intérieure, media seu mediterranea, et en Italie supérieure, superior. L’Italie inférieure ou maritime, désignée simplement dans la Notitia sous la rubrique provineia Italia, à cause d’une lacune dans le texte, comprenait deux garnisons de Sarmates Gentiles ; celle d’Apulie et de Calabre, sur le versant de l’Adriatique ; celle du Brutium et de la Lucanie, à l’extrémité méridionale de la péninsule. L’Italie centrale, désignée dans la Notifia sous le titre de provincia Italia mediterranea, comprenait également deux garnisons de Sarmates Gentiles dont les noms sont perdus pour nous et que Böcking, par une rectification assez vraisemblable, restitue de la manière suivante : une préfecture de Toscane et d’Ombrie (præfectus Sarmatarum Gentilium Tuscicæ et Umbricæ) ; une préfecture de Flaminie et du Picenum (præfectus Sarmatarum Gentilium Flaminiæ et Piceni) ; ces deux provinces en effet se trouvent placées dans l’Italie centrale[43]. Enfin l’Italie supérieure ou septentrionale, provincia Italia superior, comprenait treize préfectures des Sarmates Gentiles réparties entre les différentes villes ou provinces du nord, dans le Piémont, la Lombardie, la Vénétie et les Romagnes actuelles. Les principales résidences de ces préfets étaient Opitergium, près de Trévise, Padoue, Vérone, Crémone, Turin, Tortone, Novare, Verceil, Bologne, Marengo, Ivrée, Pollentia, sans compter les deux préfectures oubliées par la négligence des copistes et qui devaient se trouver au début de cette énumération ; Böcking, par une conjecture assez plausible mais dont rien ne démontre l’évidence, restitue ainsi cette partie du texte : 1° Præfectus Sarmatarum Gentilium Parentii in Histria ; 2° Præfectus Sarmatarum Gentilium Venetiæ Altini[44].

Les préfectures des Gentiles, plus nombreuses que celles des Læti, puisque, d’après la Notitia, on en compte au moins le double, se trouvaient ainsi toutes réparties entre la Gaule et l’Italie, tandis que les Læti étaient cantonnés exclusivement dans les Gaules. Il y avait eu sans doute plusieurs établissements antérieurs de Barbares en Italie, mais toujours à titre de colons Dedititii : on craignait, non sans raison, de les admettre dans des conditions trop favorables et en armes si près du centre de la domination romaine. Plus tard, au IVe siècle, après la division de l’Empire et le déplacement de la capitale, l’Italie cessa d’être distinguée des autres provinces ; menacée par les invasions germaniques, malgré la barrière des Alpes, qui ne la protégeait pas mieux que le Rhin n’avait protégé la Gaule, elle dut recourir aux mêmes moyens de défense et tirer des Barbares eux-mêmes son meilleur appui. Les Sarmates, plus voisins de l’Italie, furent cantonnés dans cette contrée, comme les Francs et les Bataves l’avaient été dans les Gaules plus rapprochées de leurs demeures primitives. Nous ne pouvons douter que l’institution des Gentiles n’ait été postérieure à celle des Læti : le seul fait de leur établissement en Italie le confirme.

Bien que la Notitia ne signale aucune de leurs garnisons en dehors de l’Italie et des Gaules, nous avons la preuve qu’ils résidèrent encore dans d’autres provinces de l’Empire et notamment en Afrique. Deux lois du Code Théodosien, relatives aux Gentiles et que nous avons déjà citées, sont adressées par les empereurs, l’une au proconsul et l’autre au vicaire de l’Afrique[45]. Ce qui prouve qu’il s’agit des mêmes Gentiles c’est qu’on parle des Præfecti placés à leurs tête et des terres limitrophes qui leur étaient concédées comme aux vétérans, Moyennant les charges attachées à la milice des frontières. Il est vrai que ces deux lois sont des premières années du Ve siècle (405-409) tandis que la Notitia, telle que nous la possédons, est un document officiel postérieur. Sans doute les préfectures des Gentiles d’Afrique avaient été supprimées à la suite des nombreuses révoltes dont cette province avait été le théâtre pendant la fin du IVe et le commencement du  Ve siècle, révoltes auxquelles les colons barbares avaient peut-être participé, et on les avait remplacées par d’autres préfectures, telles que celles des Gaules.

Il est certain qu’aucun établissement de ce genre n’existait dans l’empire d’Orient, où le système des colonies militaires s’est maintenu après la chute de l’empire d’Occident et existe encore de nos jours sur les bords du Danube et de la mer Noire[46]. L’institution qui offre le plus d’analogie avec celle des Gentiles était celle des Bucellarii, en Galatie, chargés de la défense du pays et gratifiés de fiefs militaires pour prix de leurs services[47]. Les Bucellarii étaient d’origine celtique, et nous les retrouvons plus tard chez les Wisigoths d’Espagne, dans une condition voisine du colonat[48]. D’autres Bucellarii formaient, vers la fin du IVe siècle, un corps de cavalerie (vexillatio) et servaient dans les troupes appelées comitatenses, d’un rang supérieur aux soldats des frontières (milites limitanei)[49]. A partir de la fin du Ve siècle, les Sarmates Gentiles disparaissent complètement ; nous ne les trouvons plus comme les Læti se fondant avec les vainqueurs de même race qu’eux, à qui ils avaient montré le chemin de l’Empire ; ils perdent toute autonomie, deviennent les sujets ou les esclaves des peuples germaniques et ne conservent aucun des caractères propres à leur nationalité[50]. Les Romains, du reste, qui se connaissaient en hommes, ne les avaient jamais eus en même estime que les Germains : l’empereur Julien, traversant la Palestine, pour gagner l’Égypte, exprimait son mépris à l’égard des Juifs en les comparant aux Sarmates, tandis que pour se faire obéir, il avait coutume de dire : Écoutez-moi, les Allemans et les Francs m’ont bien écouté[51].

Il ne faut pas confondre ces Gentiles, colons militaires, avec ceux qui servaient dans les troupes palatines (palatini), sous les ordres du maître des offices (magister officiorum), sorte de ministre d’État et de la maison de l’empereur, dans les attributions duquel rentraient tous les services du palais, la garde impériale (protectores domestici) les arsenaux (fabricæ), les postes (cursus publicus), la police (curiosi) et la diplomatie (interpretes diversarum gentium)[52]. Deux corps de Gentiles, désignés sous le nom de Schola Gentilium Seniorum et de Schola Gentilium Juniorum, figuraient dans les cadres de la milice palatine à côté des Scutarii, des Armaturæ, des Agentes in rebus, sorte de missi dominici, délégués en inspection dans les provinces avec des fonctions diverses[53]. Ces Scholæ, plus particulièrement attachées à la personne du prince et ainsi désignées à cause de leurs quartiers voisins du palais, avaient un effectif d’au moins trois mille cinq cents hommes, supérieur à celui de la légion, et recevaient encore, comme les protectores domestici, une solde plus forte que le reste de l’armée[54]. Ils avaient à leur tête, non un præfectus, ainsi que les Læti et les Gentiles Sarmatæ, mais un tribunus, appelé aussi quelquefois rector[55]. Leur nom se trouve souvent joint à celui des Scutarii, dont ils étaient rarement séparés et avec qui ils marchaient de pair, de même que les cohortes auxiliaires des Bataves et des Hérules. Ils se recrutaient parmi les différentes nations barbares, aussi bien parmi les Germains et les Francs que parmi les Scythes et les Goths ; généralement ils appartenaient à la classe supérieure de leur nation et formaient un corps d’élite composé des plus beaux hommes[56]. C’étaient des corps de cavalerie, tandis que les Sarmates, commandés par des præfecti et placés sous la direction du magister militum præsentalis a peditum parte, fournissaient de l’infanterie. Ils jouissaient de tous les privilèges attachés à la milice palatine, et leur condition, très supérieure à celle des Læti, n’était pas différente de celle des Fœderati. Leur dévouement était apprécié des empereurs, qui avaient toujours aimé à s’entourer d’étrangers. Toutefois ce n’était pas chose facile que de maintenir la discipline parmi ces corps privilégiés où l’esprit d’insubordination se développait au milieu du luxe et de la corruption de la cour ; les flatteries mêmes dont ils étaient l’objet leur donnaient une singulière arrogance, et, se voyant les véritables maîtres de l’Empire, ils faisaient payer chèrement leurs services[57].

Nous avons eu en France, pendant plusieurs siècles, une garde étrangère tout à fait analogue aux Gentiles du IVe siècle et qui peut donner une idée exacte de la condition de ces Barbares. Les Suisses, enrôlés sous nos drapeaux, mêlés aux principaux événements de notre histoire, formaient la garde royale, jouissant, eux aussi, de certains privilèges, continuant à être régis par les lois de leur pays ;  ils n’ont été supprimés qu’à la révolution de 1830.

C’est ainsi que, malgré la diversité des époques, des contrées et des civilisations, on retrouve partout des institutions semblables créées par des situations analogues.

 

 

[38] Böcking, De Gentilibus, p. 1090.

[39] Cassiodore, Var., V, 14.

[40] Böcking, De Gentilibus, p. 1089.

[41] Böcking, De Gentilibus, II, p. 119-122.

[42] Böcking, II, p. 119-122. — Ibid., p. 1139.

[43] Böcking, Not. Imp. Occid., p. 1118.

[44] Böcking, Not. Imp. Occid., p. 1118.

TABLEAU DES PRÉFECTURES DES GENTILES

Not. imp. Occid., p. 119-122.

Præfecti Gentilium.

In Gallis :

1. .....Præfectus Gentilium Suevorum Baiocas et Constantine Lugdunensis Secundæ.

2. Præfectus... Gentilium Suevorum... Cenomannos Lugdunensis Tertiæ....        

3. Præfectus... Gentilium... Remos et Silvanectas Belgicæ Secundæ.....        

4. Præfectus... Gentilium Suevorum Arvernos Aquitanicæ Primæ ;

Item in Provincia Italia :

1. Præfectus Sarmatarum Gentilium Apuliæ et Calabriæ,

2. Præfectus Sarmatarum Gentilium per Brutios et Lucaniam ;

Item in Provincia Italia Mediterranea :

1. . . . . . . . . . . . . . . .

2. . . . . . . . . . . . . . . .

Item in Provincia Italia Superiore :

1. Præfectus Sarmatarum Gentilium Foro Fulviensi,

2. Præfectus Sarmatarum Gentilium Opitergii,

3. Præfectus Sarmatarum Gentilium Patavi,

4. Præfectus Sarmatarum Gentilium Veronæ,

5. Præfectus Sarmatarum Gentilium Cremonæ,

6. Præfectus Sarmatarum Gentilium Taurinis,

7, Præfectus Sarmatarum Gentilium Aquis sive Tertonæ,

8. Præfectus Sarmatarum Gentilium Novariæ,

9. Præfectus Sarmatarum Gentilium Vercellis,

10. Præfectus Sarmatarum Gentilium Regionis Sanensis,

11. Præfectus Sarmatarum Gentilium Bononie in Æmilia.

12. Præfectus Sarmatarum Gentilium Quadratis et Eporizio,

13. Praefectus Sarmatarum Gentilium in Liguria Pollentia.

14. Præfectus Sarmatarum Gentilium et Taifalorum Gentilium Pictavis in Gallia,

15. Præfectus Sarmatarum a Chora Parisios usque,

16. Præfectus Sarmatarum Gentilium inter Remos et Ambianos Provinciæ Belgicæ Secundæ,

17. Præfectus Sarmatarum Gentilium per tractum Rodunensem et Alaunorum,

18. Præfectus Sarmatarum Gentilium Lingonas,

19. Præfectus Sarmatarum Gentilium Au.....

[45] Cod. Théod., VII, tit. 15, De terris limitaneis, loi 1. — Ibid., XI, tit. 30, De appellationibus, loi 62.

[46] Voir le chapitre V : Les terres létiques et les colonies militaires modernes.

[47] Böcking, Not. Imp. Orient., p. 208. — Du Cange, Lexic. græc. Il est curieux de rapprocher cette institution des Bucellarii, milice locale, de la milice des Timariotes, dont nous avons déjà parlé, dans la Turquie d’Europe et principalement dans l’Asie mineure.

[48] Böcking, II, p. 1045. Lex Wisig., V, 3, c. 1.

[49] Böcking, Not. Imp. Orient., p. 26. — Cf. Zosime, lib. V, c. XIII.

[50] Böcking, De Gentilibus, p. 1093.

[51] Ammien, lib. XV, c. V.

[52] Böcking, Not. Imp. Orient., p. 38-39. — Ibid., Not. Imp. Occid., p. 42-44. — Priscus, Excerpt. legat., c. V, éd. Bonn., p. 149. — Lydus, De Magist., lib. II, c. X. — Ammien, Index II, c. III. Magister officiorum.

[53] Böcking, Not. Imp. Orient., p. 38, p. 235. — Ibid., Not. Imp. Occid., p. 42, p. 396. — Procope, De Bello Goth., IV, 27.

[54] Suidas, Σχολάριοι. — Corippe, De laudibus Justini minoris, III, v. 157 et suiv.

[55] Ammien, lib. XV, c. V.

[56] Ammien, lib. XVIII, c. IX.

[57] Cassiodore, loc. cit. (formula magisteriæ dignitatis).

 

 

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Published by Lutece - dans Livres-Romans
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