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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 07:56

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE ROMAIN AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VII - LES BARBARES DIGNITAIRES DE L'EMPIRE

 

Rois barbares patrices.

 

À partir de cette époque l’élément barbare devient le véritable élément dominateur ; l’équilibre se trouve rompu. Ce ne sont plus les Barbares qui cherchent à imiter les Romains ; ce sont au contraire les Romains qui prennent modèle sur les Barbares. On adopte leurs usages, leurs costumes, leurs armes, leurs chants de guerre ; il y a une sorte d’engouement général pour eux ; les modes de Constantinople se règlent sur la Germanie[51]. On veut avoir comme eux de longues et belles chevelures blondes, porter comme eux des hautes chausses (zanchæ), des pantalons (braccæ) ; le barritus est enseigné et répandu dans toutes les armées romaines comme l’accent le plus mâle et le plus digne de préluder aux combats. La cour de Gratien avait déjà donné ce funeste exemple. Le jeune empereur, plein d’ardeur, passionné pour la chasse comme pour la guerre, se sentait attiré vers les Barbares dont les goûts étaient plus conformes aux siens que ceux des Romains[52]. On le voyait souvent vêtu à la manière des Barbares, abandonnant la toge ou le paludamentum pour les fourrures et les peaux de bêtes dont s’affublaient les Germains[53]. Ceux des Romains qui conservaient le culte des traditions nationales voyaient dans cette transformation des usages de la vie matérielle un signe précurseur de la chute de l’Empire[54] ; ils s’en alarmaient et reprochaient à Gratien son penchant pour les Barbares, comme on l’avait déjà reproché à Constantin ; mais leur voix n’était plus écoutée. Le rhéteur Themistius nous parle de statues élevées aux rois barbares à côté de celles des autres personnages illustres de l’État,  dans la curie de Constantinople comme à Rome sur le forum de Trajan[55]. On regardait avec un œil d’envie ces nouveaux venus dont la faveur grandissait tous les jours et que la munificence impériale comblait d’honneurs. Un évêque du temps, Synecius, dans un de ses écrits où il trace au fils de Théodose les devoirs et les obligations de la royauté, déclare qu’en Orient Goth est devenu synonyme d’homme et Romain celui de femme[56].

Il y eut plus tard, vers la fin du IVe siècle, sous les fils de Théodose, Arcadius et Honorius, quelques tentatives pour réagir contre l’envahissement des modes empruntées aux Barbares et qui avaient un si grand succès. On voulut les proscrire, soit à Rome, soit dans les provinces voisines de Rome comme contraires à la majesté et à la dignité de l’ancienne capitale de l’Empire. Deux rescrits, datés l’un de l’an 397[57], l’autre, un peu postérieur, de l’an 416[58], interdisent formellement, sous peine de l’exil et de la confiscation des biens, l’usage, dans la ville de Rome ou les environs, des hautes chausses, des pantalons, des longs cheveux, des fourrures, même pour les esclaves.

Quel résultat, quelle autorité pouvaient avoir de semblables décrets, tandis que les deux princes qui les avaient signés se trouvaient eux-mêmes gouvernés, l’un par le Gaulois Rufin, l’autre par le Vandale Stilicon ? Rufin, d’abord commandant des troupes palatines[59], s’était élevé successivement par le consulat et la préfecture du prétoire à un degré de puissance qui le rendait le véritable maître des affaires[60]. Il exerça à Constantinople le pouvoir absolu sous le nom d’Arcadius pendant plusieurs années, en profita pour acquérir une immense fortune, voulut marier sa fille avec le jeune prince et songeait à usurper l’Empire lorsqu’une de ces conspirations de palais alors si fréquentes déjoua ses plans et le renversa.

Stilicon n’avait rien de commun avec le favori d’Arcadius. C’est une grande figure : par son mérite personnel, par sa supériorité incontestable, par ses talents militaires et politiques, il était digne du choix de Théodose et de l’influence qu’il exerça sur son pupille Honorius. Son père avait déjà servi dans les armées romaines et commandé une aile de cavalerie des Vandales auxiliaires[61]. Il se fit remarquer de bonne heure, fut placé lui-même  à la tête des légions et devint, après la mort du grand Théodose, tuteur du plus jeune da ses fils, régent de l’empire d’Occident[62]. Cette position dans laquelle il se maintint pendant quatorze ans (395-408), lui permit de, déployer les éminentes qualités dont il était doué. La situation de l’Empire était alors des plus critiques. Menacé de toutes parts par ses ennemis du dehors, miné au dedans par une dissolution sans exemple, il n’avait plus que les apparences de la vie. Stilicon, par son habileté, par son activité prodigieuse, sut faire face à tous les dangers et arrêter les progrès du mal. La brillante victoire de Pollentia sur les hordes germaniques conduites par Radagaise sauva l’Italie et augmenta encore sa puissance[63]. On se crut délivré des Barbares ; ce fut une explosion de joie, un concert universel de louanges dont le poète Claudien se fit l’interprète dans ses vers[64]. Le faible, le lâche Honorius, enfermé dans son palais de Ravenne, où il se trouvait plus en sûreté qu’à Rome, ne voulut point écouter les conseils de son ministre, profiter de la paix conclue avec Alaric pour s’emparer de l’Illyrie et assurer sa prépondérance en Orient de manière à concerter une action commune des deux empires0176b.jpg contre les Barbares. Il aima mieux prêter l’oreille aux accusations de ses courtisans qui, jaloux de Stilicon, cherchaient à le perdre dans l’esprit du maître en le représentant comme un ambitieux dont le but unique, après avoir rempli le palais et les armées de ses créatures, marié ses deux filles à l’empereur[65], était de se faire couronner et de supplanter Honorius. Stilicon succomba ; car il ne sut pas ou ne voulut pas déjouer les complots de ses ennemis ; sa mort fut une perte irréparable dans les circonstances où était placé l’Empire. L’historien Zosime loue sa modération, sa probité, et, dans son admiration pour ce grand homme, il ne néglige point de nous indiquer la date précise de sa mort qui eut lieu en 408, le 10 des kalendes de septembre (23 août), sous le consulat de Bassus et de Philippe[66].

Le patriciat, nouvelle dignité créée par Constantin, supérieure même à la préfecture du prétoire, devint également, dès cette époque, l’objet de l’ambition des Barbares[67]. Les patrices, pères de l’empereur et de la patrie, ne cédaient le pas qu’aux consuls[68] ; nommés à vie, ils siégeaient de droit dans le consistorium et prenaient rang immédiatement après le souverain. Aucune fonction particulière n’était attachée à ce titre honorifique et personnel ; mais ceux qui en étaient revêtus occupaient déjà les premiers emplois et présidaient le conseil des ministres en l’absence de l’empereur ou du consul. C’était la plus haute récompense qui pût être décernée par le prince. Durant tout le Ve siècle, nous la trouvons conférée soit à des Romains, soit à des Barbares. Le Suève Ricimer, gendre d’Anthemius, qui exerça jusqu’à sa mort une véritable tutelle sur les empereurs d’Occident, les faisant et les défaisant à son gré, était patrice. Les rois barbares eux-mêmes ne dédaignèrent point de briguer le patriciat dont ils se faisaient gloire bien plus que de leur propre royauté[69]. Comme maîtres de la milice et comme patrices, ils étaient reconnus partout pour les lieutenants de l’empereur ; leur autorité dans tous les pays qu’ils avaient occupés ou conquis devenait incontestable et légitime aux yeux de la population romaine[70]. Gundéric, Gondebaud, Chilpéric, Sigismond, Childéric, Clovis, presque, tous les rois bourguignons ou francs, furent maîtres de la milice ou patrices. Cette tradition de respect pour les dignités romaines se perpétua jusque dans le moyen âge, et, quand Charlemagne, l’an 800, fut couronné à Rome par le pape Adrien Ier, il s’intitula le restaurateur de l’empire d’Occident.

 

[51] Opitz, p. 38-39.

[52] Ammien, lib. XXXI, c. X.

[53] Aurelius Victor, Épitomé, c. XLVII.

[54] Cod. Théod., XIV, tit. 10, Paratitlon.

[55] Themistius, Orat., XV, p. 190-191.

[56] Synecius, In oratione de regno.

[57] Cod. Théod., XIV, tit. 10, loi 2.

[58] Cod. Théod., XIV, tit. 10, loi 4.

[59] Zosime, lib. IV, c. LI.

[60] Zosime, lib. IV. c. LII.

[61] Opitz, p. 31.

[62] Zosime, lib. V. c. I. — Opitz, p. 39.

[63] Zosime, lib. V, c. XXVI.

[64] Claudien, De laudibus Stilichonis.

[65] Zosime, lib. V, C. XXVIII.

[66] Zosime, lib. V, c. XXXIV.

[67] Zosime, lib. II, c. XL.

[68] Cassiodore, Var., VI, 2.

[69] L’abbé Dubos, liv. III, c. IV.

[70] L’abbé Dubos, liv. II, c. IV.


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Published by Lutece - dans Livres-Romans
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