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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 10:12

ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES ÉTABLIS DANS L'EMPIRE BARBARE AU IVè SIÈCLE

 

CHAPITRE VII. — LES BARBARES DIGNITAIRES DE L’EMPIRE.

 


Droit de cité accordé aux étrangers : 1° à de simples particuliers, 2° à des nations entières. — Entrée des étrangers dans le sénat. — Population mixte des bords du Rhin. — Le Goth Maximin empereur.

 

 

Les Barbares établis dans l’Empire à titre de Dedititii, de Fœderati, de Læti, ou de Gentiles, ne remplissaient pas seulement les cadres des armées ; ils occupaient les positions civiles et militaires les plus élevées. Exclus d’abord comme étrangers (peregrini) du droit de cité, ils ne pouvaient exercer aucune magistrature et demeuraient complètement en dehors du gouvernement. Toutefois, par une de ces faveurs que Rome aimait à accorder à ceux dont elle voulait récompenser les services ou le mérite personnel, quelques-uns des princes, des chefs barbares, obtinrent ce droit de cité envié de tout l’univers à cause du prestige qui y était attaché et des avantages qu’il conférait. Cicéron fait remonter à Romulus le principe d’extension du droit de cité romaine ; il y voit la raison souveraine de l’immense accroissement du nom romain. Il n’y avait dans le monde entier, nous dit-il, aucune nation, amie ou ennemie, qui ne pût fournir des citoyens à la République[1].

Le héros de la Germanie, le fameux Arminius (Heermann), dont le nom si populaire en Allemagne est devenu le symbole de la défense nationale, était citoyen romain ; avant d’être l’ennemi acharné et irréconciliable de Rome, il en fut l’élève et le soldat ; il avait reçu une éducation toute romaine, parlait le latin comme sa langue maternelle, commandait un corps auxiliaire de Chérusques et portait l’anneau de chevalier[2]. La plupart des princes de sa famille étaient les amis et les alliés de Rome : son beau-père Ségeste avait été gratifié par l’empereur Auguste du droit de cité[3] ; son beau-frère Ségimond avait ceint les bandelettes sacrées et exercé un sacerdoce public dans la colonie romaine des Ubiens (apud aram Ubiorum)[4].

Ces exceptions honorifiques se multiplièrent et tendirent à se généraliser. Après les guerres civiles et les proscriptions, le décroissement de la population obligea à étendre de plus en plus le droit de cité. L’empereur Claude fut amené à ouvrir aux notables des Gaules les portes du sénat ; le discours qu’il prononça à cette occasion nous a été conservé par Tacite[5] ; nous pouvons le comparer avec l’original retrouvé à Lyon. Claude vainquit les résistances du vieux parti romain qui se souciait peu d’introduire dans son sein un élément étranger ; les Éduens, décorés du titre de frères du peuple-roi à cause de leur fidélité à l’alliance romaine qu’ils avaient embrassée les premiers, furent appelés à prendre rang parmi les nouveaux sénateurs comme l’avaient déjà été successivement les Latins, les Italiens, comme les Barbares devaient l’être plus tard après les habitants des provinces[6].0165.jpeg

Dès le IIe siècle de l’Empire, Marc-Aurèle accordait à certains peuples barbares, qui avaient sollicité l’alliance romaine ou prêté leur concours dans la lutte terrible et sanglante contre les Marcomans, des droits civils très étendus. Dion Cassius se sert à ce sujet d’une expression remarquable et qui ne peut nous laisser aucun doute (πολιτείαν) : c’est bien la traduction du civitas des Latins [7]. Il ne s’agit plus seulement d’un droit conféré individuellement et par exception ; c’est une nation, une tribu entière appelée à bénéficier du même privilège.

Au IIIe siècle, le droit de cité romaine est étendu à tous les sujets de l’Empire sans distinction ; il n’y a plus de privilège, mais une loi commune applicable à tous. Les Barbares, toujours considérés comme peregrini, demeurèrent-ils en dehors de la loi ? Leur position fut-elle changée ? Sans être placés sur la même ligne que les provinciales, ils durent ressentir les effets d’une mesure aussi générale. Il se forma, surtout dans les provinces voisines de la Germanie, une sorte de population mixte, à demi romaine, à demi barbare : des relations commerciales régulières s’établirent entre les deux pays ; les enfants nés de ces étrangers, implantés sur le sol de l’Empire, qui en adoptaient les mœurs, les lois et la langue, et dont les intérêts se confondaient avec ceux des Romains, ne se distinguaient plus des autres ; au bout d’une ou deux générations, l’assimilation devenait complète. L’armée leur était ouverte comme aux Romains de naissance ; ils pouvaient servir soit dans les corps auxiliaires, soit même dans les légions, depuis qu’on se montrait moins sévère et moins exclusif pour la composition de ces troupes d’élite ; enfin, ils avaient accès jusque dans la garde du prince recrutée indistinctement parmi les meilleurs soldats et où les Germains, doués d’une haute stature, d’une force herculéenne, figuraient avec avantage[8]. Ils passaient successivement par tous les degrés de la milice, et arrivaient aux plus hautes fonctions militaires qui n’étaient point alors séparées des fonctions civiles.

C’est de cette population mixte que sortit Maximin, le premier Barbare élevé à la dignité impériale[9]. Originaire d’un petit bourg de la Thrace, il était né, d’un père et d’une mère barbares, appartenant l’un à la nation des Goths, l’autre à celle des Alains[10] ; enrôlé sous les drapeaux de Rome, il se fit remarquer par sa force prodigieuse et son habileté dans tous les exercices du corps[11]. Il quitta le service sous le règne de Macrin, acquit d’importants domaines dans son pays natal, échangeant avec les Goths et les Alains, ses compatriotes, des présents et de continuels rapports[12]. Il rentra dans l’armée sous Héliogabale, avec le titre et le rang de tribun, combattit les Parthes à la tête d’un escadron de cavalerie pannonienne[13], et fut appelé par ses soldats, après le meurtre d’Alexandre Sévère, à recueillir la succession de ce prince. Il poursuivit, à la tête des légions, la marche de ses prédécesseurs, pénétra dans la Germanie, la dévasta, lui imposa la paix et revint triompher à Sirmium, méditant de nouvelles guerres contre les Sarmates, rêvant de porter jusqu’à l’Océan la limite septentrionale de l’Empire[14]. Les empereurs barbares, on le voit, n’étaient pas les moins ambitieux : mais il eut le sort réservé alors à presque tous les Césars et fut renversé avant d’avoir eu le temps d’accomplir ses vastes desseins.

 

 

[1] Cicéron, Pro Balbo, c. XIV.

[2] Tacite, Ann., II, c. LXXXVIII. — Ibid., c. X. — Velleius Paterculus, lib. II, c. CXVIII.

[3] Tacite, Ann., lib. I, c. LVII.

[4] Tacite, Ann., lib. I, c. LVIII.

[5] Tacite, Ann., lib. XI, c. XXIII-XXV.

M. de la Saussaye, dans un récent travail intitulé : Études sur les Tables Claudiennes, et lu à la réunion des sociétés savantes à la Sorbonne, dans la séance du 20 avril 1870, résume les dernières découvertes de M. Martin Daussigny, conservateur des musées de Lyon. M. Martin Daussigny est parvenu à compléter l’inscription en déchiffrant sous une couche de plâtre et de terre mêlée à de l’oxyde de cuivre, les lettres terminales d’un certain nombre de lignes, lettres qui avaient échappé jusqu’ici à la vue de tous les interprètes. — La notice est accompagnée d’une planche représentant le fac-simile des deux colonnes de la première table, telle que nous la possédons.

[6] Tacite, Ann., lib. XI, c. XXIII-XXV.

[7] Dion Cassius, lib. LXXI, c. XIX.

[8] Hérodien, VI.

[9] Hérodien, VI.

[10] Capitolin, Vita Maximini, c. I.

[11] Jornandès, De reb. Get., c. V.

[12] Capitolin, Vit. Maxim., c. XV.

[13] Jornandès, De reb. Get., c. V. — Zosime, lib. I, c. XIII.

[14] Capitolin, Vit. Maxim., c. XI.

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Published by Lutece - dans Livres-Romans
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