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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 07:29

    ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES

            ÉTABLIS DANS L’EMPIRE ROMAIN AU IVe SIÈCLE

 

Chapitre I - Les invasions

 

 

Caractère des premières guerres de Rome contre la Germanie. — Mœurs des Germains.

 

Montesquieu a dit : Ce ne fut pas une certaine invasion qui perdit l’Empire, ce furent toutes les invasions[1]. En effet, l’entrée des Barbares sur le sol romain prit de bonne heure un caractère régulier et périodique et, la perpétuité des mêmes causes entraînant celle des mêmes effets, le mal s’aggrava tous les jours jusqu’à ce qu’il devînt incurable.

 

Dans le principe, les guerres de Rome contre la Germanie avaient été offensives. Après la conquête des Gaules et l’extension de son empire jusqu’au Rhin, elle se trouva en face des Germains ; elle voulut soumettre ces nouveaux voisins comme elle avait soumis les Gaulois. Ses meilleurs généraux, les Drusus, les Tibère, les Germanicus, pénétrèrent à la tête des légions dans des forêts et des marécages réputés inaccessibles, au-delà des confins du monde civilisé, se frayant devant eux une route avec la hache aussi bien qu’avec l’épée, cherchant à envahir ces régions inconnues et par terre et par mer ; par le nord, du côté de l’Océan, en remontant le cours des fleuves, de l’Ems, du Weser et de l’Elbe ; par le midi, en franchissant le Rhin et le Danube[2]. La Germanie devint une école pour le légionnaire comme l’Algérie pour nos soldats. Ces luttes continuelles où l’on était aux prises avec les hommes et les éléments, la tactique inaugurée pour combattre des ennemis d’un nouveau genre, formèrent d’excellentes troupes, entretinrent l’esprit militaire et donnèrent aux légions germaniques une supériorité dont elles se prévalurent pour disposer de l’Empire après l’extinction de la famille des Césars. Vitellius commandait l’armée de la Germanie inférieure, lorsqu’il fut proclamé empereur à Cologne[3]. Toutefois, la marche victorieuse des Romains ne tarda pas à s’arrêter ; la défaite et le massacre de Varus leur prouvèrent, malgré leurs premiers succès, qu’ils ne devaient s’aventurer qu’avec une extrême prudence dans un pays tel que la Germanie et qu’il fallait se méfier de la soumission apparente des habitants. Les victoires de Trajan sur les Daces, la réduction en province romaine d’une partie du territoire qu’ils occupaient au-delà du Danube[4], ferment l’ère des conquêtes. Dès le IIe siècle de l’ère chrétienne, les rôles sont changés ; Rome abandonne l’offensive pour se tenir sur la défensive ; il ne s’agit plus pour elle d’ajouter de nouvelles provinces à son empire, mais de défendre son propre territoire menacé par les envahisseurs. Les Germains ne ressemblaient à aucune des nations qu’elle avait vaincues auparavant ; c’étaient des peuplades, des tribus innombrables qui venaient les unes après les autres se précipiter sur ses frontières et dont les attaques incessantes ne lui laissaient point de repos : Les légions, mieux armées, mieux disciplinées que les Barbares, parvenaient facilement à en triompher, mais ces victoires partielles n’aboutissaient à aucun résultat définitif ; elles ne faisaient que conjurer le danger présent sans assurer l’avenir ; les provinces demeuraient toujours exposées aux coups de l’invasion ; la Germanie, véritable pépinière d’hommes, semblait inépuisable.186.jpg

 

La situation ultérieure de la Germanie a exercé une influence considérable et décisive sur la marche des invasions ; il faut en tenir grand compte pour bien comprendre les événements. Les Germains étaient plutôt campés qu’établis dans des demeures fixes ; ils n’avaient pas de villes, mais de simples bourgades[5]. Ils vivaient à la manière des peuples pasteurs et nomades ; leur principale richesse consistait dans les troupeaux ; accoutumés à se nourrir du produit de leur chasse et du butin pris sur l’ennemi[6], ils changeaient continuellement de résidence, se contentaient de semer le blé qu’ils pouvaient récolter quelques mois après et se souciaient peu de féconder de leurs sueurs une terre dont la possession ne leur était point assurée, car les groupes seuls (civitates) et non les individus jouissaient du droit de propriété[7]. Il était rare qu’une tribu séjournât plusieurs années consécutives dans le même pays[8]. Ils erraient ainsi de contrée en contrée à travers de vastes solitudes qui suffisaient à leurs besoins, mais dont les ressources eussent été bien vite épuisées par une population nombreuse et sédentaire[9].

 

La guerre était l’occupation favorite et presque exclusive du Germain ; il s’y préparait dès l’enfance ; parmi ses jeux figurait la danse des armes (Waffentanz). Les exemples de ses pères, les récits de ses aïeux, les chants nationaux de sa patrie, tout conspirait à faire des combats et de la gloire militaire l’unique objet de son ambition. Son entrée dans la vie publique était une prise d’armes comme le fut plus tard l’investiture du chevalier ; il recevait dans l’assemblée des chefs de la tribu, de la main de son père ou de l’un de ses proches, le bouclier et la framée, remplacés au moyen âge par l’épée. Dès lors il sortait du cercle de la famille pour devenir membre de l’État. Cette cérémonie, ainsi que le remarque Tacite[10], correspondait à la prise de la toge par le jeune Romain, et marquait l’époque la plus importante de sa vie. La majeure partie de l’existence des Barbares se passait dans des expéditions plus ou moins lointaines où chaque chef entraînait les compagnons attachés à son nom et à sa fortune. Vainqueurs, ils étaient salués à leur retour par les acclamations de leurs femmes, qui se faisaient un honneur de compter leurs blessures et de les exhorter elles-mêmes au courage. Vaincus, ils revenaient couverts d’une ignominie que rien ne pouvait effacer, et la honte d’avoir survécu à une défaite était le plus terrible châtiment infligé à leur lâcheté. En temps de paix, ils ne déposaient point leurs armes, mais les gardaient pour délibérer sur les intérêts de la communauté ou s’en servaient pour se livrer au plaisir de la chasse qu’ils aimaient passionnément, parce qu’ils y retrouvaient une image de la guerre et le souvenir de leurs exploits. Les occupations domestiques n’avaient aucun attrait pour eux ; ils les regardaient comme indignes d’un guerrier et en abandonnaient le soin aux femmes, aux vieillards, aux esclaves[11].

 

[1] Grandeur et Décadence des Romains, ch. XIX.

[2] Tacite, Ann., l. I, c. II, passim.

[3] Tacite, Hist., l. I, c. IX, LVII.

[4] La Valachie actuelle.

[5] Tacite, De Moribus Germanorum, passim.

[6] Tacite, De Moribus Germanorum, c. V.

[7] Tacite, De Moribus Germanorum, c. XVI. — César, De Bello Gallico, l. IV, c. I.

[8] Tacite, De Mor. Germ., c. XXVI.

[9] César, De Bell. Gall., l. VI, c. XXII.

[10] Tacite, De Mor. Germ., c. XIII.

[11] Tacite, De Mor. Germ., c. VII et XIV, passim.

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