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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 09:58

Désormais, tout individu était membre de la cité, dont l’autonomie était garantie par le pouvoir romain. Et cette réalité s’exprimait dans la célébration de sacrifices en l’honneur de l’empereur ou de Jupiter sur le forum, dans la participation, pour les plus riches, aux assemblées du sénat local, dans la fréquentation des spectacles de gladiateurs donnésgladiateurmosaique.jpg pour le salut impérial, dans les réunions au théâtre où chacun prenait place en fonction de son rang et de son statut.

  À Samarobriva (Amiens), un temple installé sur un podium dominait le forum. Il était sans doute consacré au culte de l’empereur et de sa famille. Son association avec l’amphithéâtre qui jouxtait le forum confirme le lien entre les combats de gladiateurs et le pouvoir impérial : on donnait toutefois généralement des combats en l’honneur de l’empereur auquel était confié la destinée de l’empire et donc de la cité.

De la même façon, la construction de théâtres dans les villes répondait à des exigences autant culturelles que religieuses. Chez les Segusiaves, à Feurs (Forum Segusiavorum) une belle inscription commémore sous Claude, vers le milieu du premier siècle après Jésus Christ, la construction d’un théâtre en pierre substitué à un édifice en bois plus ancien. Le nom du notable ayant financé la construction est révélateur : Tiberius Claudius Capito, fils d’Aruca ; il venait d’obtenir la citoyenneté  romaine de Claude (d’où son prénom et nom de famille empruntés aux empereurs, seul son surnom, Capito, rappelant son origine locale) et entrait ainsi dans la clientèle impériale. Le nouveau théâtre fut consacré au divin Auguste, fondateur de l’empire, et pour le salut du nouvel empereur.

Résumons : une pacification et une recomposition des territoires soumis entre César et Auguste ; l’établissement de cadres politiques nouveaux, les cités-Etats ; la fondation de villes chefs-lieux où pouvait s’exprimer, dans les rassemblements publics et les fêtes religieuses, la réalité des temps nouveaux ; enfin, le lien omniprésent avec le pouvoir impérial, comme si l’avenir était désormais dans les mains de l’empereur, souverain légitime… Tel était le visage de la Gaule en voie de romanisation.

Même si les coutumes locales, certaines habitudes de construction, d’alimentation,  des pratiques religieuses et funéraires pouvaient demeurer un moment, qu’on le veuille ou non, les temps avaient changé. La vie locale était désormais inscrite dans l’empire, un empire qui s’étendait de l’Ecosse à la Syrie, dirigé par le pouvoir romain. La romanisation des populations paraît avoir constitué une réponse logique à cette situation.

Certes, il y eu des révoltes en Gaule dont on a parfois gardé la trace : en 21 ap. J.C., ainsi qu’en 68[1]. Mais leurs causes, loin d’avoir le caractère identitaire qu’on leur a parfois prêté, étaient fiscales ; et les soulèvements étaient surtout provoqués par les maladresses de l’administration romaine. Les meneurs n’étaient pas d’ailleurs eux-mêmes citoyens romains ?

Il est tout aussi illusoire de parler, du côté romain, de tolérance. Les Romains n’étaient pas particulièrement tolérants. Mais ce laissez-faire était inhérent au mode inhérent au mode de fonctionnement de la cité autonome. A partir de là, les nouveaux centres urbains se sont développés plus ou moins vite, les systèmes religieux ont évolués de la même façon, comme les modes de vie et les représentations sociales.

L’adoption, rapide, de pratiques alimentaires nouvelles est tout à fait symptomatique de cette évolution. Les Gaulois arrêtèrent en effet de manger du cheval et du chien : c’était des aliments tabous dans la culture romaine. Les bœufs en revanche engraissèrent, signe de l’amélioration du cheptel. On adopta une espèce de blé mieux adaptée à la fabrication du pain. D’autres cultures apparurent, comme le seigle, certains arbres fruitiers (comme le pêcher, pommier, cerisier, noyer) et la vigne.

Les Gaulois étaient déjà, et cela bien avant la conquête romaine, de grands amateurs de vin, importé d’Italie, mais la vigne n’était pas encore domestiquée en Gaule intérieure. Dès le Ier siècle ap. J.C., la viticulture se répandit dans le sud-ouest, mais également en Bourgogne et dans le nord de la Gaule. En témoigne cette découverte étonnante fait à Bruyère-sur-Oise, en Ile de France, à proximité de la ville de Beaumont-sur-Oise qui naquit justement à l’époque impériale. Des fouilles récentes ont mis en évidence les traces d’un vignoble implanté dans une zone peu propice à la culture de la vigne. Une anomalie que les auteurs de ces fouilles ont expliquée par une forte demande pour le vin : les villes proches se trouvaient en plein développement et il fallait répondre à la demande ces marchés.

La langue elle aussi, a évolué très vite. La masse documentaire disponible est sans appel : si le gaulois survécut sous la forme de dialectes, le latin se diffusa largement devenant dès le règne d’Auguste la langue officielle, celle de l’administration et du droit. Ce sont ainsi quelque 7 000 inscriptions en latin qui ont été retrouvées dans les Trois Gaules. A comparer aux rares textes graffités en gaulois : un contrat de mariage à Châteaubleau chez les Sénons (en Ile de France), une tablette magique à l’Hospitalet-du-Larzac (dans l’Aveyron), un calendrier dans un sanctuaire séquane (en Franche-Comté)…

Sans doute l'adoption d'une identité nouvelle s'est-elle forgée avec le temps en fonction des milieux, des histoires locales et des individus. Mais le mouvement dut être irrésistible. Les pressions sociales ont joué : on connaît la force des liens de dépendance et de sociabilité dans les sociétés antiques ; il semble dès lors difficile de séparer franchement les élites locales romanisées du reste de la population qui serait resté à la traîne, attaché viscéralement à ses traditions.

Dernière étape de l'intégration à l'empire : l'accession à la citoyenneté. Cela a pris du temps, mais le nombre relativement important de Caii Iulii comme de Tiberii Claudii indique que le processus était largement initié dès l'époque julio-claudienne, sous la première dynastie impériale romaine, dans la première moitié du Ier siècle ap. J.-C. Exemple parmi d'autres, celui de ce citoyen santon (de Saintes), Caius Iulius Rufus, qui porte trois noms, sur le modèle du citoyen romain. Il offrit à sa cité un arc de triomphe destiné à célébrer les victoires militaires du règne de Tibère. Sur le monument, il mentionne son ascendance : il était le fils de Caius Iulius Otuaneunus, le petit-fils de Caius Iulius Gedemon et l'arrière-petit-fils d'Epotsorovidus qui avait connu la Gaule indépendante.

Plusieurs voies conduisaient à la citoyenneté : le service militaire dans les unités auxiliaires de l'armée romaine ; l'affranchissement - un esclave libéré adoptait le statut de son maître ; le mariage avec la fille d'un citoyen romain ; l'exercice d'une magistrature dans le cadre d'une cité ayant obtenu le droit latin. Devenir un citoyen romain permettait d'accéder à des privilèges, parmi lesquels celui de commercer hors de sa cité, de payer moins d'impôts, de faire carrière hors de sa cité. Mais la citoyenneté impliquait en retour la soumission à des règles civiques et à des obligations sociales, en particulier de participer au culte des dieux devenus romains.

Quoi de plus normal lorsqu'on était citoyen romain que de vénérer Jupiter et l'empereur ! Mais cela ne voulait pas dire que l'on renonçait aux divinités locales. Celles-ci avaient d'ailleurs souvent changé d'état civil : en témoignent les dieux au nom composé, comme Lenus Mars chez les Trévires ou Mars Mullo chez les Riédons de Rennes ou les Aulerques du Mans. D'autres dieux avaient gardé leur nom local, comme cette déesse Onuava qu'un Bordelais exilé en Italie invite à l'accompagner de sa puissance favorable.

Du point de vue juridique et politique, l'édit de Caracalla, qui, en 212, faisait citoyens romains tous les hommes libres de l'empire, achevait le processus de romanisation. Il sanctionnait l'intégration des populations dans l'empire. Toutefois, l'obtention du statut de citoyen romain s'articulait parfaitement avec la citoyenneté locale, définie dans le cadre strict de la cité d'origine. On restait membre de la cité des Ambiens de la Somme ou des Bituriges du Bordelais.

Devenir romain n'impliquait pas, au fond, de copier un modèle romain universel, de « faire romain » ou de trahir une identité gauloise - qui, de toute façon, n'eut jamais un caractère national sinon dans l'esprit des historiens du XIXe siècle. Il s'agissait plutôt de répondre aux pressions sociales que ne manquaient pas d'imposer les élites romanisées. De sacrifier aux dieux pour le salut de l'empereur, garant de la stabilité et de la prospérité de l'empire. D'une façon générale, de s'adapter aux nouvelles réalités politiques, économiques, religieuses. C'était enfin éviter la marginalisation. Et, d'une certaine façon, vivre avec son époque.

 

 

 

[1] En 21, deux notables trévire et éduen accablés de dettes, menacent un temps le pouvoir romain avant que la révolte soit écrasée dans le sang. Le soulèvement de Vindex en 68, a pour origine le paiement de l’impôt.

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Published by Lutece - dans Les Gaulois
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