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30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 16:25

              Vercingétorix

 

     Chapitre XVIII - Vercingétorix se rend à César.

 

4. Motifs supposés de cette résolution.

 

— S’il quittait Alésia, même pour recommencer la guerre, il paraîtrait s’enfuir, craindre le combat, la défaite et la mort. Et il livrerait à l’impitoyable rancune de César ceux qui survivaient de l’armée assiégée : je parle des soldats et non des chefs. Ces Gaulois étaient les insurgés de la première heure ; ils avaient combattu avec lui devant Avaricum, dans Gergovie, autour d’Alésia ; il les avait formés : ils étaient à la fois ses hommes et son œuvre. Qu’il les abandonnât ou qu’il les conduisit à l’assaut, il les offrait également à la mort. Il n’en avait pas le courage.

— Puis, au delà des lignes de César, qu’aurait-il trouvé ? Vercingétorix ne savait rien de précis sur ce qui s’était passé dans le reste de la Gaule. Il avait vu venir des hommes, il les avait vus se battre en vain pendant quelques jours, il les avait vus s’enfuir : il ignorait quel appui et quel accueil il rencontrerait hors d’Alésia, et s’il ne se heurterait pas à quelque parti de traîtres ou de lâches prêts à le vendre froidement. Son compatriote, l’Arverne Épathnact, ne fera-t-il pas présent à César, l’année suivante, de Lucter enchaîné ?

— De quelque manière qu’il tombât entre les mains de César, ce dernier le ferait mourir. Il avait trop souvent arraché la victoire à cet orgueilleux de vaincre pour être pardonné de lui. La clémence de César n’était pas encore un de ces axiomes qui courent le monde au profit d’une ambition. Ambiorix traqué, Dumnorix égorgé, Acco exécuté, le sénat vénète massacré par ordre, l’incendie de Génabum, la tuerie des vieillards, des femmes et des enfants bituriges : voilà les exemples qu’on avait en ce moment de la manière habituelle du proconsul. Quant au peuple romain, il avait pu respecter la vie de grands rois comme Bituit ou Persée : mais Vercingétorix n’était qu’un roi d’occasion, et il devait connaître dans l’histoire du monde les morts d’Hannibal et de Jugurtha, les ennemis de Rome auxquels il ressemblait le plus.

— Je ne dis pas qu’il eût peur de mourir, ni de faim, ni sur le champ de bataille, ni dans la prison de César. Mais au moins pouvait-il faire que sa mort ne fût pas inutile à son peuple.

— S’il aimait vraiment ses hommes, il n’était pas sans défiance à l’égard des chefs de son conseil. Il n’en avait dompté quelques-uns que par la crainte des supplices. D’autres l’avaient accusé de trahison. Il y en avait qui, avant l’arrivée des secours, avaient parlé de se rendre. Il n’était pas sûr qu’il obtint d’eux une dernière bataille, qui leur couperait l’espoir, soit de vivre encore, soit de se faire pardonner par César. Qui sait même s’ils ne prendraient pas les devants en le livrant de leurs propres mains ? De ces chefs, les uns étaient des Arvernes, auxquels il avait imposé sa royauté, les autres étaient des Éduens, qu’il avait soumis à la suprématie de sa nation. L’heure de la patrie défaite est propice aux vengeances des partis politiques.

— Mieux valait qu’il mourût en s’offrant lui-même à César, de manière à épargner à la Gaule d’autres morts ou de nouvelles hontes, et à lui réserver, si elle voulait une revanche, le plus d’espérances et le plus de ressources.

— En se livrant au proconsul, il ne faisait, somme toute, que rendre justice à lui-même et à son rival. Il était vaincu et bien vaincu. Il avait combattu jusqu’au bout avec vaillance et intelligence : mais la légion romaine était plus brave que la tribu gauloise, et Jules César s’était montré général meilleur et plus heureux que lui. Vercingétorix dut avoir pour l’homme qui l’avait battu ce respect sincère et naïf que d’autres Gaulois témoignèrent à leurs vainqueurs.

— Mais il était vaincu, non pas seulement par un homme, mais par les dieux. Ce n’était pas en vain que Jules César avait un génie familier, cette Fortune qui ne l’avait jamais trahi, même au pied de Gergovie, même sur la croupe d’un cheval gaulois : si elle lui avait fait perdre son épée, elle lui avait rendu la victoire.

— Où étaient au contraire les dieux gaulois, Teutatès et les autres, auxquels Vercingétorix avait donné de si précieuses victimes ? Le roi des Arvernes avait le droit de croire qu’ils ne communiaient plus avec lui, et qu’ils regardaient avec complaisance vers les camps du peuple romain. L’étrange et rapide aventure qui venait de finir était l’ouvrage, moins des desseins des hommes que d’une volonté divine.

— Pour prix du salut des mortels, les dieux de sa race exigeaient la vie d’autres mortels. Les pires dangers menaçaient la Gaule : elle avait besoin d’offrir la plus illustre victime.

— Son premier et son dernier acte, comme chef de la Gaule, s’adresseraient donc aux dieux. Il avait commencé la guerre par des sacrifices humains, il la terminerait de même. 


Et Vercingétorix, pensant peut-être toutes ces choses, résolut de se sacrifier lui-même, et de disparaître, non pas seulement en beau joueur qui s’avoue vaincu, mais aussi en victime expiatoire prenant la place d’une armée et d’une ville condamnées par leurs dieux.

 

5. Déclarations de Vercingétorix à son conseil.

 

Le lendemain de la défaite, il convoqua pour la dernière fois le conseil des chefs, et leur fit part de ses volontés suprêmes.

« Il rappela d’abord que, s’il avait voulu la guerre contre Rome, ce n’était point par intérêt personnel : sa seule ambition avait été de rendre la liberté à tous les peuples de la Gaule.

« Les destins étaient accomplis. Il n’avait plus qu’à s’incliner devant la Fortune, qui protégeait César.

« Pour satisfaire les Romains, il fallait que l’homme qui avait été le chef de la guerre en fût aussi la victime. Il était prêt à se dévouer pour le salut de tous.

« Il leur laissait seulement le choix du sacrificateur. Ils pouvaient le tuer : ils n’auraient plus qu’à envoyer sa tête à César. S’ils le préféraient, il se laisserait livrer vivant par eux. Quoi qu’ils décidassent, il ne s’appartenait plus. »

L’Arverne avait bien jugé tous ces hommes. La parole de Critognat ne les avait excités qu’un jour ; la fièvre du combat passée, épuisés par la fatigue et la faim, ne voyant de toutes parts que la mort, ils n’avaient même plus le courage de la chercher eux-mêmes. Vercingétorix leur faisait entrevoir l’espérance d’avoir la vie sauve. Il leur offrait ce qu’ils souhaitaient tout bas. Ils succombèrent à la tentation, peut-être moins par lâcheté que par incapacité de vouloir. Et ce ne fut pas Vercingétorix qui rendit Alésia, mais les chefs qui livrèrent leur roi.

Ils acceptèrent, sans hésiter, le projet de reddition. Des parlementaires furent envoyés à César. Il rappela les conditions ordinaires : apporter les armes, amener les chefs. La vie fut promise sans doute à tous, la liberté à quelques-uns : mais Vercingétorix devait se rendre sans condition. La cérémonie de la capitulation fut fixée, semble-t-il, au jour même.

 

6. Préparatifs de la reddition.

 

Les Romains étaient d’admirables metteurs en scène. Ils recherchèrent toujours les spectacles qui frappaient l’imagination de leurs alliés et des vaincus, et qui servaient parfois autant qu’une victoire à leur assurer l’empire. L’histoire de la conquête de la Gaule se résume presque dans deux scènes d’une incomparable grandeur : le trophée élevé par Marius, la reddition de Vercingétorix à César.

Après la bataille d’Aix qui sauva la Gaule de l’invasion germanique (automne 102), Marius amassa en un monceau colossal les dépouilles des Barbares vaincus. Le trophée se dressait dans la large plaine de l’Arc, qu’encadraient de hautes montagnes couvertes de forêts et peuplées de dieux. L’armée faisait cercle autour du bûcher, toute couronnée de fleurs. Marius, vêtu de pourpre, levait des deux mains vers le ciel la torche enflammée. Un silence profond régnait autour de lui : tandis qu’à l’Orient se montraient, bride abattue, les cavaliers venus d’Italie qui allaient saluer le vainqueur, au nom du sénat et du peuple romain, du titre de consul pour la cinquième fois.

Un demi-siècle après (automne 52), le neveu et le véritable héritier de Marius, Jules César, le lendemain du jour où il avait donné toute la Gaule à ce même peuple romain, présenta aux dieux de sa patrie, non plus un grossier butin de bois et de métal, mais le plus noble trophée d’une victoire, le roi et le chef même de ceux qu’il avait vaincus.

Devant le camp, à l’intérieur des lignes de défense, avait été dressée l’estrade du proconsul, isolée et précédée de marches, semblable à un sanctuaire. Au-devant, sur le siège impérial, César se tenait assis, revêtu du manteau de pourpre. Autour de lui, les aigles des légions et les enseignes des cohortes, signes visibles des divinités protectrices de l’armée romaine. En face de lui, la montagne que couronnaient les remparts d’Alésia, avec ses flancs couverts de cadavres. En arrière et sur les côtés, les longues barrières des retranchements, où les deux brèches faites par l’ennemi semblaient de ces blessures qui rendent plus glorieux les corps des vainqueurs. Comme spectateurs, quarante mille légionnaires debout sur les terrasses et les tours, entourant César d’une couronne armée. À l’horizon enfin, l’immense encadrement des collines, derrière lesquelles les Gaulois fuyaient au loin.

Dans Alésia, les chefs et les convois d’armes se préparaient : César allait recevoir, aux yeux de tous, la, preuve palpable de la défaite et de la soumission de la Gaule.

Vercingétorix sortit le premier des portes de la ville, seul et à cheval. Aucun héraut ne précéda et n’annonça sa venue. Il descendit les sentiers de la montagne, et il apparut à l’improviste devant César.vercingetorix-before-caesar-henri-paul-motte.jpg

Il montait un cheval de bataille, harnaché comme pour une fête. Il portait ses plus belles armes ; les phalères d’or brillaient sur sa poitrine. Il redressait sa haute taille, et il s’approchait avec la fière attitude d’un vainqueur qui va vers le triomphe.

Les Romains qui entouraient César eurent un moment de stupeur et presque de crainte, quand ils virent chevaucher vers eux l’homme qui les avait si souvent forcés à trembler pour leur vie. L’air farouche, la stature superbe, le corps étincelant d’or, d’argent et d’émail, il dut paraître plus grand qu’un être humain, auguste comme un héros : tel que se montra Decius, lorsque, se dévouant aux dieux pour sauver ses légions, il s’était précipité à cheval au travers des rangs ennemis.

C’était bien, en effet, un acte de dévotion religieuse, de dévouement sacré, qu’accomplissait Vercingétorix. Il s’offrit à César et aux dieux suivant le rite mystérieux des expiations volontaires.

 

7. Cérémonial de la reddition de Vercingétorix.

 

 

Il arrivait, paré comme une hostie. Il fit à cheval le tour du tribunal, traçant rapidement autour de César un cercle continu, ainsi qu’une victime qu’on promène et présente le long d’une enceinte sacrée. Puis il s’arrêta devant le proconsul, sauta à bas de son cheval, arracha ses armes et ses phalères, les jeta aux pieds du vainqueur : venu dans l’appareil du soldat, il se dépouillait d’un geste symbolique, pour se transformer en vaincu et se montrer en captif. Enfin il s’avança, s’agenouilla, et, sans prononcer une parole, tendit les deux mains en avant vers César, dans le mouvement de l’homme qui supplie une divinité.

Les spectateurs de cette étrange scène demeuraient silencieux. L’étonnement faisait place à la pitié. Le roi de la Gaule s’était désarmé lui-même, avouant et déclarant sa défaite aux hommes et aux dieux. Les Romains es sentirent émus, et le dernier instant que Vercingétorix demeura libre sous le ciel de son pays lui valut une victoire morale d’une rare grandeur.72286_full_1024x682.jpg

Elle s’accrut encore par l’attitude de César : le proconsul montra trop qu’il était le maître, et qu’il l’était par la force. Il ne put toujours, dans sa vie, supporter la bonne fortune avec la même fermeté que la mauvaise. Vercingétorix se taisait : son rival eut le tort de parler, et de le faire, non pas avec la dignité d’un vainqueur, mais avec la colère d’un ennemi. Il reprocha à l’adversaire désarmé et immobile d’avoir trahi l’ancien pacte d’alliance, et il se laissa aller à la faiblesse des rancunes banales.

Puis il agréa sa victime, et donna ordre aux soldats de l’enfermer, en attendant l’heure du sacrifice.

 

À suivre...

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Published by Lutece - dans Livres-Romans
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