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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 08:55

                                                               Vercingétorix

 

     Chapitre XVII - Alésia.

 

10. Famine dans Alésia ; discours de Critognat.

 

Dans Alésia, les semaines s’écoulaient, mornes et semblables. Vercingétorix avait renoncé aux sorties partielles, et réservait les forces et la confiance de ses hommes pour l’attaque générale. L’automne approchait. Puis, parut le matin du jour fixé pour l’arrivée des secours : le jour passa tout entier, sans qu’un messager ni une enseigne ne se montrât sur les collines de l’horizon.

Vercingétorix attendit encore. Mais bientôt les dernières provisions de blé furent consommées, aucune nouvelle ne lui parvenait du reste du monde. César l’emprisonnait si bien qu’il ne lui restait qu’à mourir dans l’ignorance de tout. Il convoqua son conseil pour prendre une décision suprême sur la vie des assiégés, ou plutôt sur la manière dont ils devaient mourir.

César ne nous dit pas que Vercingétorix ait pris la parole dans l’assemblée pour soutenir et imposer un avis, comme il le faisait presque toujours. Il semble qu’il se soit borné à écouter. Il n’avait plus tous les chefs dans la main : leurs angoisses les éloignaient de lui. Les uns parlèrent déjà de se rendre. Les autres proposèrent de risquer, avant l’épuisement des forces, une sortie générale contre les lignes de César, ce qui équivalait à une mort certaine et inutile ; et cette mort paraissait si glorieuse, « si digne de l’antique vertu gauloise que la majorité du conseil se montra prête à voter dans ce sens. Mais alors l’arverne Critognat se leva, pour exprimer l’avis à la fois le plus courageux et le plus sage, celui qui répondait sans doute le mieux à la pensée de Vercingétorix.

— Je ne parlerai pas, dit-il, de ceux qui songent à se rendre : leur place n’est plus au conseil. Je m’adresse à ceux qui veulent combattre. — Ils se croient braves. Ce sont des lâches à leur manière. Craignant de souffrir la faim, ils préfèrent le suicide. Certes, s’il ne s’agissait d’autre perte que de celle de la vie, je serais avec eux. Mais pensons, en ce moment, à la Gaule entière, que nous avons appelée à notre secours. Elle va venir, elle approche. En doutez-vous ? regardez donc, sur les lignes extérieures de César, ces Romains qui travaillent nuit et jour, et dites-moi s’ils ne sont pas la preuve vivante que les peuples s’avancent pour nous délivrer ? Croyez-vous, quand nos alliés seront là, qu’ils auront plus de coeur à la besogne à la vue de 80.000 cadavres de frères et amis, amoncelés sur un seul point ? Vous vous plaignez qu’on ne vient pas vous secourir, et vous voulez enlever votre appui à ceux qui s’apprêtent à vous aider. Votre faiblesse, ou votre imprudence, ou votre sottise vont coûter la liberté à toute la Gaule. Si vous avez faim, faites ce qu’ont fait vos ancêtres au temps des Cimbres et des Teutons. Nourrissez-vous en mangeant ceux qui ne pourront combattre. Et si vos grands-pères n’avaient pas donné cet exemple, il vous faudrait, à vous, le donner, par amour de la liberté et de la gloire, et pour être renommés dans les siècles à venir.

Jules César, en rapportant ce discours, que quelque transfuge lui communiqua, le juge d’une atrocité singulière et impie. L’homme auquel le désir de conquête avait inspiré depuis sept ans tant d’actions criminelles ou répugnantes, n’avait cependant pas le droit d’être sévère pour les audaces qu’inspirait la crainte de sa victoire.

Critognat sauva le plan de Vercingétorix. Si terrible que fût son avis, on s’y rangea : ce n’était jamais froidement qu’un Gaulois entendait parler de renom dans la postérité et d’amour de la gloire. Il ne fut plus question ni de se rendre ni de combattre. Si les secours tardaient trop longtemps, on ferait comme avait dit l’Arverne. En attendant, on décida de se débarrasser des bouches inutiles, les femmes, les enfants, les vieillards, les malades et les infirmes ; toute la population des Mandubiens, qui était pourtant chez elle à Alésia, et dont Vercingétorix n’était que l’hôte armé, fut brutalement jetée hors des remparts. Les malheureux s’étagèrent, sans ressources, sur les flancs de la montagne ; ils supplièrent les Romains de les prendre comme esclaves, mais de les nourrir. Ce n’était pas d’esclaves et de captifs que manqueraient en Gaule les soldats de César : en ce moment, ils commençaient, eux aussi, à manquer de pain, et à pâtir de la même disette que devant Avaricum. Sur l’ordre du proconsul, des postes furent placés pour rejeter les Mandubiens en arrière de la ligne intérieure, et ils moururent lentement de faim entre les deux campements, rongés eux aussi par la famine. Depuis le défilé de la Hache, les peuples d’Occident n’avaient pas vu tant d’êtres humains souffrir ensemble (milieu de septembre ?).

 

11. Arrivée et composition de l’armée de secours.

 

Depuis que Critognat avait parlé, les assiégés étaient résolus à s’entre-dévorer plutôt que de ne pas attendre. Un jour enfin, ils aperçurent à l’Ouest l’avant-garde de l’armée de secours, qui débouchait des hauteurs par la route du pays éduen. Elle arrivait joyeuse et confiante, elle couvrit peu à peu toutes les collines du Couchant de ses masses profondes (sur la montagne de Mussy-la-Fosse), elle déborda jusque dans la plaine, à un mille des lignes de César. Ce fut chez les Romains une heure d’épouvante, à l’aspect de cette multitude de plus de 250 000 hommes, de ces corps humains qui s’étendaient à perte de vue ; ils osaient à peine regarder, comme s’ils redoutaient de penser aux furieux assauts qui les menaceraient, et de cette foule en face et de Vercingétorix à revers. Du côté d’Alésia, c’était au contraire un va-et-vient de Gaulois courant aux remparts, désireux de contempler les secours si longtemps attendus, se félicitant des cris et des gestes, s’entraînant à combattre pour le lendemain. La dernière semaine de la grande guerre commençait.

La Gaule se trouvait en effet réunie toute entière contre César. Toutes les tribus de nom gaulois, des Cévennes à l’Océan, de la Gironde à l’Escaut, étaient représentées par leurs derniers cavaliers , leurs meilleurs fantassins, leurs chefs de guerre et leurs étendards sacrés. À ce concours de peuples, il ne manquait que les Rèmes et les Lingons, éternellement fidèles à César, et que quelques cités du Rhin, occupées à protéger la Gaule contre les Germains du dehors. Toutes les autres nations étaient présentes, même celles des régions les plus lointaines : les Osismiens, perdus à la fin des terres armoricaines, en face de la mer mystérieuse ; les Morins, à moitié cachés dans les brumes et les marécages de la Flandre ; les Nitiobroges, habitants des terres grasses et joyeuses de l’Agenais ; les Helvètes et les Nerviens, qui, décimés par César, trouvaient encore des hommes pour venir le combattre. Les deux États principaux, Arvernes et Éduens, avaient fourni à l’armée de secours, avec leurs sujets et clients intimes, chacun un contingent de 35 000 hommes. La ligue armoricaine en envoya 30.000. Les peuples de l’Est, Séquanes, Helvètes et Médiomatriques, également 30.000. L’entêtement des Bellovaques réduisit à 24 000 la part de la Belgique. Ceux d’entre Loire et Garonne, Bituriges, Santons, Lémoviques, tribus du Poitou, du Périgord ou de l’Agenais, eurent un effectif d’environ 30.000 soldats ; et ce fut en nombre à peine supérieur que vinrent les nations vaillantes et fermes des régions centrales d’Orléans et de Paris : Carnutes, Sénons, Parisiens, tribus de l’Anjou, de la Touraine, du Maine et de la Normandie. Si on ajoute à ces 258.000 hommes les 80.000 dont disposait Vercingétorix, on arrive à un total de 338.000 soldats, qui étaient en quelque sorte le résumé et l’essence de la Gaule entière.

Si César était vaincu, il pourrait perdre les siens jusqu’au dernier homme, dans un effondrement semblable à celui où avaient disparu sous la foule des Cimbres et des Teutons les armées de Cépion et de Mallius.

Mais, si les Gaulois étaient vaincus, comme ils avaient concentré l’élite des forces de toutes leurs tribus, comme ils s’étaient ramassés en un seul corps contre César, leur défaite serait la condamnation de la Gaule, et condamnation sans recours et sans appel, aussi légitime que si elle était formulée par une sentence divine.

À leur manière d’entendre la guerre, on reconnaît l’instinct des nations et on peut prévoir leurs destinées. L’Espagne, terre de régions isolées et de bassins séparés, morcela sa résistance à Rome, la dispersa dans vingt contrées et la fit durer deux siècles. La Gaule, que la nature a faite pour l’unité, et qui, malgré les jalousies de ses cités, sentait qu’elle était le patrimoine d’une seule race, groupa sur un point tous ses moyens de défense pour s’en servir le même jour : comme disait le géographe grec Strabon, «en masse elle réunit et lança ses hommes, et, ceux-ci battus en masse, elle se trouva brisée d’un seul coup».

 

12. Première journée de bataille.

 

L’armée de secours campa sur les flancs et les plateaux de la montagne de Mussy. Elle avait, droit devant elle au Levant, les retranchements romains de la plaine des Laumes, et,cesar-et-ses-soldats.png au delà, le mont et la ville d’Alésia ; devant elle encore, mais plus à sa gauche et plus à sa droite, les deux extrémités de la ligne des collines fortifiées par César, le Mont Réa et le plateau de Flavigny.

La bataille commença le lendemain de l’arrivée. Elle dura près d’une semaine. Il y eut trois journées de combat, séparées chacune par un jour de repos. La lutte fut toujours engagée sur les deux fronts des lignes romaines, attaquées au dehors par les Gaulois de secours, au dedans par ceux de Vercingétorix, les uns et les autres cherchant à se rejoindre. Mais, tandis que l’armée d’Alésia ne fit et ne pouvait faire qu’une seule chose, tenter l’assaut sur un point, celle de la campagne hésita entre plusieurs tactiques, et ne prit la moins mauvaise que le dernier jour.

La première journée fut une bataille de cavalerie.

Les Gaulois avaient amené 8.000 chevaux. C’était la dernière réserve de leur noblesse. Le bon sens exigeait qu’on l’exposât le plus tard et le moins possible. Dans l’attaque d’une place forte, la cavalerie ne devait servir qu’à couvrir les rangs extérieurs des troupes allant à l’assaut. Victorieuse, elle ne ferait presque rien contre les retranchements de César ; vaincue, elle ferait défaut pour protéger une retraite ou décider une poursuite. Trois fois déjà, elle s’était heurtée aux chevaux du proconsul ; et trois fois, à Noviodunum, à Dijon, devant Alésia même, elle avait été abîmée par les Germains. Cependant, incapables de se laisser guérir par l’expérience, les quatre chefs firent descendre leur cavalerie dans la plaine ; le reste de l’armée demeura à l’écart, sur les hauteurs de l’Ouest.

César avait, dès la première alerte, mis en branle toute son armée. S’attendant à un double assaut, il avait fixé à chaque cohorte sa place sur l’une ou l’autre de ses deux lignes : ses hommes la conserveront jusqu’à la fin, sans trouble ni incertitude. Mais, à la vue de la cavalerie ennemie, il saisit l’avantage qu’il y avait pour lui à la forcer à la bataille, et il fit sortir les cavaliers romains au-devant d’elle, avec ordre de charger.

Vercingétorix fit ce qu’il y avait à faire. Il envoya au pied de la montagne ses soldats, chargés de fascines, de terres et de pierres. Les Gaulois se mirent à l’ouvrage, et réussirent à combler sur un point le grand fossé extérieur. Ils s’apprêtaient à pousser au delà, vers les pièges et les ouvrages intérieurs, lorsqu’ils comprirent que leurs alliés du dehors, au lieu de marcher à leur rencontre, galopaient dans la plaine.

C’était du reste un beau combat de cavalerie que celui qui se déroulait, à la clarté du grand jour, dans le vallon des Laumes ; on se battait à la vue des trois armées, massées sur tous les coteaux du voisinage, de trois cent mille hommes qui regardaient, attentifs et immobiles, les péripéties de la lutte. Les Gaulois hurlaient de joie quand ils croyaient leurs cavaliers vainqueurs ; et les combattants, Celtes ou Romains, se sentant admirés ou jugés, s’excitaient comme dans un carrousel à mort.

Les Gaulois firent leur devoir avec vaillance et habileté. Suivant la tactique chère à Vercingétorix, les cavaliers avaient amené avec eux des archers et des fantassins légèrement armés qui se dispersèrent derrière les chevaux. Les troupes romaines repoussèrent d’abord les escadrons gaulois. Mais elles furent soudain accueillies par des volées de flèches et de dards qui arrêtèrent leur élan, blessèrent beaucoup de monde, les firent reculer en désordre. La mêlée générale s’engagea, où les Romains, accablés par le nombre, finirent par avoir le dessous, après cinq heures d’un combat commencé vers midi.

Alors, presque au coucher du soleil, César décida d’en finir. Il réunit sur un même point tous les cavaliers germains, les forma en lignes serrées d’attaque, et les fit charger tous ensemble. L’effet fut immédiat. Les rangs ennemis furent enfoncés, les archers enveloppés et égorgés ; le reste de la cavalerie romaine reprit courage, et il ne resta plus qu’à poursuivre les Gaulois jusque près de leurs camps sans leur laisser le temps de se rallier. C’était la quatrième victoire que César devait à ses cavaliers germains.

Les troupes d’Alésia, dont la besogne avait été en partie inutile, regagnèrent tristement leurs remparts, désespérant déjà sous l’impression d’une première défaite.

 

À suivre...

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Published by Lutece - dans Livres-Romans
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