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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 11:31

                                                          Vercingétorix

 

      Chapitre VIII - Vercingétorix, chef de clan.

 

1. Rôle effacé des Arvernes depuis l’arrivée de César.

 

Nous connaissons déjà le peuple arverne ; nous savons pourquoi il avait commandé à la Gaule libre et pourquoi il pouvait lui commander encore le jour d’un soulèvement général. Ses montagnes menaçaient les grandes routes où circulaient les légions romaines. À la Gaule soulevée, il offrirait ses terrasses fortifiées propres aux longues résistances ; il lui apporterait le secours de ses fantassins et de ses cavaliers, l’aide de ses blés et de son or, le concours de ses clients traditionnels, le réconfort du souvenir des grands rois, et l’appui du dieu du Puy de Dôme.

Or, les Arvernes n’avaient pas une seule fois paru dans cette série de sinistres aventures qui s’étaient déroulées en Gaule depuis l’arrivée d’Arioviste. Il est question chez César des Éduens, des Séquanes, des Helvètes, des Carnutes, des Bituriges, des Sénons, et pas une seule fois des Arvernes. Il témoigne de l’humeur contre les uns, des égards pour les autres. Il n’a pas un mot sur le compte du peuple qui, avant son arrivée, faisait le plus parler de lui en Gaule. L’Auvergne demeure en dehors de son récit, de la marche et des campements de ses légions. En 58, elles suivent le flanc oriental du plateau central, dans leur marche du Confluent au Mont Beuvray ; en 57, elles guerroient dans le Nord ; en 56, elles longent les pentes de l’Occident, pour se rendre de la Loire à la Garonne. Elles ont fait le tour du massif sans y pénétrer. Elles ont hiverné en Franche-Comté, sur la Loire, en Belgique, et jamais dans les régions du Centre.

Il est vraisemblable que les Arvernes ne se sont signalés ni par une opposition prématurée, ni par une dépendance de flagorneurs. Le pouvoir appartenait toujours aux chefs de l’aristocratie, parents ou vainqueurs de Celtill ; son frère Gobannitio et les autres nobles continuaient à gouverner le pays, prenant les précautions nécessaires contre toute tentative nouvelle de tyrannie, surveillant d’assez près le jeune héritier de Celtill. Sans doute, comme les sénateurs des autres cités gauloises, ils avaient témoigné aux ordres de César la déférence de rigueur.

Ainsi, cette nation dont l’initiative, depuis un siècle, avait été prépondérante en Gaule, était en ce moment la plus effacée ou la plus recueillie. À moins de mentir à son caractère et de désavouer toutes ses ambitions, il fallait qu’elle prononçât son mot dans la crise solennelle qui se préparait. Les conjurés qui avaient écouté les paroles de Dumnorix ou adressé leurs vœux à Ambiorix avaient encore le droit d’espérer dans le peuple arverne et dans ses chefs.

Ces espérances grandirent le jour où le fils de Celtill, ayant atteint l’âge d’homme, devint un des plus grands chefs de la Gaule entière.

 

2. Caractère d’un chef gaulois.

 

Un chef de clan gaulois ne ressemble à aucun autre des maîtres d’hommes du monde antique, ni à l’eupatride grec, ni au patricien romain, ni au mélek phénicien, ni au roitelet de la Germanie. Il y avait chez lui à la fois la rudesse du Barbare et la souplesse de l’homme policé. Ne nous ne le figurons pas comme un glorieux sauvage, épris seulement de combats sanglants, de chasses rapides et de buveries sans fin. Certes, il aimait tout cela, et avec la fougue irréfléchie des natures encore neuves : les plus vives passions bouillonnaient en lui, et ne s’apaiseront jamais du reste chez notre aristocratie nationale, qui gardera en elle une survivance de ses premiers instincts. Mais le noble gaulois est autre chose qu’un brandisseur de glaives et un chevaucheur de grandes routes. Le Vercingétorix des statues classiques, dressant vers le ciel sa tête farouche et sa longue lance, est le chef des jours de bataille. Je crois que les hommes de son milieu connaissaient aussi des plaisirs plus fins et des goûts plus calmes. Si on veut retrouver ceux qui leur ont ressemblé le plus, il faut chercher, non parmi les Barbares du monde antique, mais parmi leurs successeurs sur le même sol. Le monde celtique, a dit avec raison M. Mommsen, se rattache plus étroitement à l’esprit moderne qu’à la pensée gréco-romaine. Et, en cherchant à comprendre Vercingétorix et ses congénères de l’aristocratie gauloise, j’ai toujours pensé malgré moi à Gaston Phœbus, superbe d’or, d’argent et de brocart, tantôt lancé dans d’infernales chevauchées où des meutes haletantes se mêlaient aux chevaux d’escorte, et tantôt trônant au milieu de ses convives, en face de la cheminée rayonnante de la grande salle de son château, entouré d’hommes d’armes, de chanteurs et de poètes, curieux lui-même de vers harmonieux et de récits imagés, beau conteur et beau diseur à son tour, intelligent, éloquent, rieur, têtu, cruel et dévot.


3. Son éducation et ses aspirations.

 

Les héritiers des grandes familles gauloises étaient élevés pour une vie de combats et une vie d’intelligence. Monter à cheval, manier les armes, courir au sanglier, c’était, sans aucun doute, les exercices obligatoires de leur adolescence. Mais une large part était aussi faite, dans leur éducation, aux travaux de l’esprit. Ne fallait-il pas qu’ils pussent comprendre et louer les poésies que les bardes chanteraient en leur honneur ? Ne devaient-ils pas eux-mêmes faire presque l’office de bardes, en célébrant leurs propres exploits et ceux de leur race avant d’engager les combats singuliers ? À table, dans le conseil du sénat, dans le conseil des chefs de guerre, dans, ces grandes réunions d’hommes, populaires ou armées, où la multitude imposait souvent sa volonté à ses maîtres, le noble gaulois devait tenir son rang, être prêt à l’attaque et à la riposte, commander par l’éloquence et savoir parler d’or.

Aussi est-il envoyé de bonne heure à l’école des druides ; il vit pendant les premièresdruide.jpg années de sa pensée dans la familiarité respectueuse de ces prêtres, qui sont d’ailleurs nobles comme lui, ses égaux par le rang, ses supérieurs par le mérite ; et il s’habitue à honorer autre chose que la force.

Des druides il apprend qu’il a une âme, que cette âme est immortelle, et que la mort est le simple passage d’un corps humain à un autre corps humain. Il sait bientôt par eux que le monde est une chose immense, et que l’humanité s’étend au loin, bien en dehors des terres paternelles et des sentiers de chasse ou de guerre. Enfin, ses maîtres lui font connaître ce qu’est la nation celtique, comment les Celtes ont une même origine, et que tous, amis ou ennemis du moment, sont les descendants d’un même ancêtre divin. Ainsi, le jeune homme s’imaginait peu à peu la grandeur du monde, l’éternité de l’âme, l’unité du nom gaulois. C’était chez lui un prodigieux effort pour élargir son horizon par delà ces domiciles provisoires et restreints qu’étaient son corps, le domaine de son père, la cité de ses camarades, pour contempler au loin dans des espaces infinis la durée de son être et la grandeur de sa race.

Peu d’aristocraties anciennes ont reçu un enseignement d’une telle portée, mieux fait pour stimuler le courage et l’orgueil, pour éveiller les vastes ambitions et les progrès généreux. Rien d’étroit, de formulaire, de strictement traditionnel : les druides savaient, au besoin, suppléer à leur ignorance par la hardiesse des hypothèses. Ils ne témoignaient aucun mépris pour les choses étrangères, ils avaient emprunté à la Grèce son alphabet, et peut-être avaient-ils modifié leurs doctrines primitives sous la rumeur lointaine de la philosophie grecque. Enfin, leurs procédés scolaires étaient à leur science ce qu’elle pouvait avoir de rebutant, ce que n’eût point aisément supporté l’esprit vagabond de la jeunesse celtique. C’était en vers, sous forme de longs poèmes, qu’ils donnaient leur enseignement ; il se présentait dans la trame continue de périodes cadencées. Les jeunes gens apprenaient par cœur des chants sans fin, tirades didactiques ou chansons de gestes, sœurs barbares de l’Iliade d’Homère et de la Théogonie d’Hésiode. De cette gymnastique incessante ils sortaient doués d’une excellente mémoire et d’une imagination très active : deux qualités essentielles, celle-là aux chefs d’État, celle- ci aux conquérants. Après avoir vécu leur jeunesse au son des épopées, les nobles étaient tentés de vivre à leur tour ces épopées mêmes.

Pour peu qu’ils eussent, avec l’amour de la gloire, l’intelligence des belles ambitions, ils entraient dans la vie imprégnés de l’idée que la Gaule était une grande chose et une seule patrie, et que leur devoir était d’en faire un même empire. Mettez enfin ces leçons et cette idée dans l’esprit d’un adolescent dont le père a commandé à tous les Gaulois, dont le peuple a fourni des rois à toute la Celtique, et vous comprendrez avec quelle force invincible Vercingétorix a été amené à reprendre contre César le rôle de Bituit.

 

À suivre...

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Published by Lutece - dans Livres-Romans
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commentaires

sittelle 09/02/2012 16:20

Et la première forme de racisme interne à la française a été confirmée pendant la Révolution en éjectant les femmes de la vie de la Nation - après l'Eglise ! - pauvre Olympe de Gouges ! une belle
analyse dans l'Histoire, merci Lutèce

sittelle 08/02/2012 12:02

On est loin des ragots des historiens sur les brutes gauloises, pourtant rien qu'en regardant les magnifiques bijoux en métaux on est admiratifs de nos ancêtres; la comparaison avec Gaston Phébus
est vraiment percutante. Merci à vous, bonne semaine, blanche !

Lutece 09/02/2012 13:47



Oui, les Celtes, et donc les Gaulois, pouvaient être brutaux, cruels. Mais un peuple doux et pacifique se serait fait annéantir par ses voisins car la nature humaine est ainsi faite.


Toutefois, l'Homme, et donc le peuple Gaulois, quand il est guidé par des croyances ou des philosophies élévatrices, sait être bon, charitable et peut réaliser des merveilles.


Nous assistons actuellement à une polémique suite aux propos de C. Guéant sur "l'égalité des civilisations". Tout d'abord je crois qu'il n'y a aucune raison de traiter Mr Guéant de quoi que ce
soit d'autre que de manipulateur, car celui-ci n'exprime pas sa pensée personnelle mais balance des phrases qui, croit-il, attireront un certain électorat dans ses filets. Basse, mais parfois
efficace politique.


Sur ce sujet, je vous propose de lire le message publié par Bernard Lugan, grand africaniste qui parce qu'il dénonce l'incohérance de la politique européenne vis à vis de l'Afrique, se voit
catalogué de proche de l'extrème droite, c'est toujours pratique pour décrédibiliser un gêneur !


Mr Guéant et
l'esprit du temps


Avec ce qu'il faut désormais appeler l' « affaire Guéant », nous
nageons en plein confusionnisme. D'abord parce que Monsieur Guéant a confondu « Civilisation » et régime politique, ce qui, convenons-en, n'est pas tout à fait la même
chose…


Ensuite, parce que la gauche dénonce des propos inscrits dans l'exacte ligne de ceux jadis tenus par Victor Hugo, Jules Ferry, Léon Blum ou encore Albert
Bayet . Pour ces derniers, il existait en effet une hiérarchie entre, d'une part les
« peuples civilisés », c'est-à-dire ceux qui se rattachaient aux Lumières et à l'« esprit de 1789 », et d'autre part ceux qui vivaient encore dans les ténèbres de
l'obscurantisme. Jules Ferry déclara ainsi devant les députés le 28 juillet 1885 :


 


 « Il faut dire ouvertement qu'en effet, les races supérieures ont un droit
vis-à-vis des races inférieures ; mais parce qu'il y a aussi un devoir. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».


 


Quant à Léon Blum, le 9 juillet 1925, toujours devant les députés, il ne craignit pas de prononcer une phrase qui, aujourd'hui, le
conduirait immédiatement devant les tribunaux :


 


«Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d'attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même
degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l'industrie. »


 


Reconnaissons que Monsieur Guéant est bien loin d'avoir tenu de tels propos clairement racistes. La gauche ferait donc bien de
balayer devant sa porte et si les représentants de la « droite » avaient eu un minimum de culture, ils auraient pu, en utilisant ces citations et bien d'autres encore, renvoyer le
député Letchimy au passé de son propre parti.


 


Le problème est que Monsieur Guéant est un universaliste pour lequel l'étalon maître de la « Civilisation » est, selon
ses propres termes, le respect des « valeurs humanistes qui sont les nôtres ».


A ce compte là, effectivement le plus qu'un milliard de Chinois, le milliard d'Indiens, les centaines de millions de Japonais,
d'Indonésiens etc., soit au total 90% des habitants de la planète, vivent en effet comme des « Barbares » ou des « Sauvages». Barbares et sauvages donc les héritiers de Confucius,
des bâtisseurs des palais almohades et de ceux du Grand Moghol puisqu'ils n'ont pas encore adhéré à nos « valeurs humanistes », ces immenses marques du progrès humain qui prônent
l'individu contre la communauté afin que soient brisées les solidarités, la prosternation devant le « Veau d'Or » afin d'acheter les âmes, la féminisation des esprits contre la virilité
afin de désarmer les peuples, les déviances contre l'ordre naturel afin de leur faire perdre leurs repères.


 


Face à cette arrogance et à cet aveuglement qui constituent le socle de la pensée unique partagée par la « droite » et
par la gauche, se dresse l'immense ombre du maréchal Lyautey qui, parlant des peuples colonisés, disait : « Ils ne sont pas inférieurs, ils sont autres ». Tout est dans cette
notion de différence, dans cet ethno différentialisme qui implique à la fois respect et acceptation de l'évidence.


Or, c'est cette notion de différence que refusent tous les universalistes. Ceux de « droite », tel Monsieur Guéant, au
nom des droits de l'Homme, ceux de gauche au nom du cosmopolitisme et du « village-terre ».


 


Bernard Lugan


08/02/12 



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