Samedi 11 février 2012 6 11 /02 /Fév /2012 09:36

             Vercingétorix

 

     Chapitre VIII - Vercingétorix, chef de clan.

 

4. La puissance d’un chef ; ceux qui dépendaient de lui.

 

Arrivé à l’âge de porter les armes, le jeune noble paraissait à côté de son père à la tête du clan qu’il devait hériter plus tard. On a vu que Vercingétorix reçut, n’étant encore qu’un enfant, l’héritage de Celtill ; il eut maison et clientèle à l’âge où beaucoup de Gaulois n’étaient que les premiers serviteurs de leur père : peut-être prit-il plus tôt que d’autres l’habitude de commander à des hommes et de faire valoir sa puissance.

La puissance d’un chef de clan consistait en terres, en or et en hommes.

Comme terres, les chefs de l’Auvergne avaient les plus fertiles de la Gaule : de la plaine de la Limagne et des prairies du Cantal venaient les blés, les flots de lait, les masses de fromage, les troupeaux de bétail dont les nobles réjouissaient la foule de leurs convives les jours des festins solennels, — En or et en argent, ils possédaient les revenus des mines voisines ou les héritages de Luern et de Bituit, ces rois qui se faisaient démagogues en versant de l'or du haut de leurs chars. Et il fallait aux chefs beaucoup d’or pour la solde et l’entretien de leurs hommes. — Car, comme la vie des puissants se passait surtout à combattre et à commander, c’était la richesse en hommes qui faisait la force d’un clan.

Je désigne par ce mot de clan, faute d’un nom meilleur, l’ensemble de choses et de personnes qui dépendaient d’un seigneur gaulois. Il renfermait des groupes d’origine fort diverse. — Les esclaves et les affranchis de la famille du chef étaient la catégorie la moins nombreuse ; il y avait en Gaule des formes si variées de la dépendance qu’il n’était point besoin de recourir à l’esclavage pour se fournir de serviteurs. Peut-être est-ce dans cette première classe que le maître choisissait les nombreux employés chargés d’assurer le train de sa maison, de percevoir ses droits et ses revenus. — Au-dessus des esclaves, à peine plus considérés qu’eux, était toute une plèbe d’hommes libres, débris des vieilles populations vaincues par la noblesse gauloise, ou bien épaves d’une société troublée, victimes d’un continuel droit du poing, traînards de tribus sans cesse en mouvement, tous attachés à la personne du chef par des liens d’intérêt et de crainte aussi tenaces que la tare servile. Parmi eux étaient les débiteurs du maître, ouvriers ou laboureurs, qui avaient hypothéqué leur champ, leur travail ou leur personne pour quelques poignées d’or ou quelques arpents de terres. — Plus haut, se tenaient les clients de condition meilleure, étroitement unis au seigneur leur patron par un serment de fidélité, famille morale qui complétait autour de lui la famille du sang, et qui ne devait point s’éloigner de ses côtés même au milieu des pires dangers. — Toutes ces sortes de subordonnés se rencontrent partout dans le monde antique : en voici deux qui paraissaient particulières à la Gaule et aux Barbares de l’Occident. Un chef de clan avait à sa solde un certain nombre d’hommes libres, qui lui servaient d’écuyers et de gardes : cavaliers pour la plupart, étrangers ou non, ils étaient armés, nourris et payés par lui, ils lui formaient une escorte guerrière, analogue à cette cavalerie domestique qu’entretint plus tard l’aristocratie du Bas Empire. Enfin, à côté de la garde militaire, ce qu’on pourrait appeler la cour intellectuelle : le noble n’allait pas sans ses parasites, convives officieux qui égayaient sa table, sans ses bardes surtout, les chantres nécessaires aux heures de repas et à la solennité des cortèges.

Il faut sans doute aussi ajouter à cette multitude les ouvriers des grandes villes, qui constituaient ce qu’un Romain eût appelé une plèbe municipale. Cette plèbe était, suivant toute vraisemblance, non pas groupée en un corps public comme celle des tribus de Rome, mais divisée entre les plus riches des chefs de clan, ainsi du reste qu’avaient vécu les plébéiens du Latium, au temps où les Tarquins recrutaient leurs adhérents, parmi les ouvriers du Capitole. La ville d’Uxellodunum, chez les Cadurques, fut tout entière dans la clientèle de Lucter, le compagnon d’armes de Vercingétorix, et je ne serais pas étonné si une bonne partie de la population de Gergovie eût été cliente du grand chef arverne. Car ce serait se tromper sur la société gauloise que de n’apercevoir en elle qu’une aristocratie équestre commandant à une clientèle rurale. Il y avait quelques centres municipaux, peuplés de milliers d’ouvriers : Avaricum était, dit César lui-même, une très belle ville ; Gergovie et Bibracte étaient pour le moins de très grandes bourgades, celle-là avec ses couv_gaulois_400-2-.jpg soixante-dix hectares, celle-ci avec une superficie presque double : quand Auguste transporta à Autun les habitants de la vieille cité éduenne, il fit bâtir pour les renfermer une muraille de près de 6 kilomètres de circuit, qui pouvait contenir plusieurs dizaines de mille hommes. Les fouilles de Bibracte (et Gergovie devait lui ressembler) ont fait reconnaître un fouillis de maisons tassées, d’échoppes et de boutiques encombrées, des marchés, des rues et des venelles, une série de quartiers dont chacun était le domaine d’un métier différent, et où les gens vivaient, travaillaient, mouraient et recevaient leur sépulture ensemble ; on a reconstitué des ateliers de forgerons, de fondeurs, d’émailleurs aux établis rutilants. Et on se représente aisément la foule qui vivait là au temps de Dumnorix, active, grouillante, tapageuse, et disposée, dans les jours de conflit politique, à fournir à un chef ambitieux l’appoint décisif d’une émeute populaire.

 

À suivre...

Par Lutece - Publié dans : Livres/Romans - Communauté : L'HISTOIRE DE FRANCE
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Jeudi 9 février 2012 4 09 /02 /Fév /2012 08:55

   Certaines régions de l’Italie ont été affectées dès le IIe siècle av. J.C. d’une dépopulation qui s’est poursuivie sous l’Empire. La volonté de limiter les naissances qui est évidente dans les classes supérieures et dans les masses populaires urbaines, se retrouve-t-elle chez les habitants des provinces ?

   La civilisation romaine a pénétré de façon différente dans les diverses régions du monde méditerranéen : la Gaule, l’Espagne et l’Afrique ont été plus romanisées que les régions danubiennes, l’Asie, la Syrie ou l’Egypte. Mais cette romanisation des provinces occidentales atteignait-elle, en dehors peut-être des classes locales riches et cultivées, toutes les couches de la société ? Rien ne permet de l’affirmer. La législation nataliste d’Auguste fut maintenue jusqu’à Constantin, démontrant la généralisation de la dépopulation de l’ensemble du monde romain. Mais cette législation s’appliquaitcaracalla uniquement  aux citoyens romains ; jusqu’à l’édit de Caracalla, ceux-ci habitaient pour une grande majorité en Italie où certaines régions étaient dépeuplées. Au IIIe siècle, avec l’extension du droit à la cité à tout les habitants libres de l’Empire (hormis les dediticii, c’est-à-dire les descendants des autochtones  vaincus par Rome et, vraisemblablement, les Barbares installés en territoire romain), cette législation a été rendue applicable à toutes les provinces. Il est vrai qu’à ce moment la situation se dégradait un peu partout. Mais avant ? Le déclin démographique n’atteint que des milieux trop restreints pour infléchir la statistique générale. Le monde rural, c’est-à-dire la grande majorité des habitants de l’Empire, a dû continuer à croître normalement. Encore au IIe siècle, la peste antonine ne semble pas avoir provoqué de dépopulation générale dans l’Empire (P. Salmon 1974).

   En revanche, à partir du IIIe siècle, la convergence générale des témoignages n’autorise plus le doute. Le déclin démographique de l’Empire est manifeste : on cherche à l’expliquer par les nouvelles épidémies de peste, l’anarchie militaire et les invasions barbares, accompagnées de massacres et de famines, la fiscalité écrasante et la régression économique. Dans cette liste un peu trop générale, tous les facteurs n’ont pas le même poids, mais il est clair que des conditions difficiles ont aggravé la mortalité dans un contexte de crise. Dans la seconde moitié du IIIe siècle, le nombre des naissances, qui égalait ou probablement excédait celui des décès, aurait cessé d’assurer le remplacement des générations. Ce processus aurait, peut-être, été enrayé, au cours du IVe siècle, par une reprise de la natalité dans le monde rural (P. Salmon 1974).

   Cependant, cette reprise n’a eu visiblement que des effets limités en Italie, où les terresfamille-gallo-romaine---Treves.jpg cultivées se réduisent encore au IVe siècle. Pour expliquer cette contradiction, deux hypothèses. Premier schéma : il y a reprise, mais elle ne comble pas le déficit démographique du IIIe siècle, la population demeurant stationnaire ou ne croissant que légèrement, l’arrivé de classes creuses à l’âge adulte expliquant ce piétinement. Seconde explication : le dépopulation se serait poursuivi au IVe siècle, mais le fait aurait échappé à l’attention des contemporains dispersés dans cette immense empire et incapable d’évaluer une crise trop longue et probablement entrecoupée de pauses.

   Il est difficile de trancher en faveur de l’une ou de l’autre de ces hypothèses. En effet, dans les classes supérieures et les classes urbaines de la société romaine, la restriction volontaire des naissances s’est atténuée sous l’influence du christianisme, et la reprise de la natalité dans les milieux urbains du IVe siècle semble très vraisemblable. Par ailleurs, la démographie du monde servile paraît se modifier profondément. Mais quelle a été l’attitude des classes rurales pas ou peu christianisées ? La régression économique et le climat d’insécurité ont-ils provoqué la persistance de la baisse de la nuptialité et de la prévention des naissances constatées au IIIe siècle ? Ceci est loin d’être certain. L’installation des Barbares dans l’Empire, qui se poursuit, pacifique ou destructrice, constitua un apport démographique qu’on ne peut malheureusement pas évaluer, et contribua au repeuplement de certaines régions. En tout cas, après cette pause hypothétique du IVe siècle, le recul démographique reprit de façon certaine au Ve siècle, sans qu’on puisse en mesurer l’ampleur.

  Cette absence de référence quantitative est assurément désolante. Malgré tout, elle ne doit pas empêcher de cerner l’essentiel, de réfléchir aux conditions dans lesquels est advenu l’effondrement de l’Empire romain, avec en toile de fond le recul dramatique du nombre des hommes. Dans l’histoire de l’Empire romain, le constat du recul démographique a été à l’origine du concept de décadence (A. Landry 1936).

  Se pose alors une question : l’esclavage a-t-il eu des effets destructeurs, contribua-t-il directement au déclin de l’Empire ? Pour répondre à cette interrogation, il convient d’analyser d’abord les effets démographiques de l’évolution de l’esclavage au fil des siècles.

  À partir du principat d’Auguste, la paix romaine tarit l’alimentation des marchés d’esclaves ; les prix montent en flèches. Les guerres de Trajan en Dacie furent encore fructueuses : au terme de la seconde campagne, l’empereur fit vendre à l’encan 50 000 prisonniers, mais on est loin du million de Gaulois vendus par César – effectif mythiques mais qui traduit l’impression du profusion d’antan.

  Du fait de la difficulté d’approvisionnement en esclave, l’élevage des enfants d’esclavesesclaves.jpg nés à la maison (vernae) devint beaucoup plus avantageux que l’achat d’adultes. Columelle, en 42 de notre ère, recommandait aux propriétaires romains d’encourager la fécondité des femmes esclaves pour accroître leur patrimoine (Columelle, De re rustica, I, 8, 19). A cet effort domestique, il convient d’ajouter l’usage bien attesté des ventes d’enfants et les trafics divers autour de l’exposition des bébés.

  Si les unions de fait des couples de condition servile se multiplièrent, les naissances résultant de ces ménages ne suffirent pas à maintenir le niveau de population servile. Au Bas-Empire, avec l’humanisation de l’esclavage et l’extension du colonat, le nombre des esclaves diminua. Cette constatation amène à proposer un modèle selon lequel, si la population libre augmente, elle pourra combler les vides ; si elle est stationnaire, la dépopulation proviendra directement du fait des esclaves ; si elle diminue, sa réduction s’ajoutera à celle des esclaves (A. Landry, 1936).

  Au-delà de son effet démographique, l’esclavage eut peut-être des incidences indirectes sur les comportements familiaux. Il concurrença la main-d’œuvre libre salariée. Dans les campagnes se formèrent de grands domaines (latifundia). Pour diminuer les dépenses, les grands propriétaires profitaient ainsi des facilités d’une main-d’œuvre à vil prix. Un grand nombre d’artisans et de paysans perdirent leur emploi. Pour faire court, disons que l’économie esclavagiste engendra le chômage, puis un véritable préjugé à l’encontre du travail : bien des propriétaires se seraient habitués à vivre dans l’oisiveté et des largesses de l’État (panem et circenses), une situation qui aurait pu encourager le refus de l’enfant. Mais il est difficile d’attribuer ces nouvelles mœurs à l’ensemble de la société : bien des paysans restaient sans doute fidèles à leur labeur et à leurs valeurs. Et il serait excessif d’expliquer le déclin démographique par des causes morales sans tenir compte, prioritairement, des dures réalités des derniers siècles de l’Empire.

 

Source : Histoire des populations de l'Europe, Jean-Pierre Bardet et Jacques Dupâquier éd. Fayard

Par Lutece - Publié dans : La Gaule Romaine - Communauté : L'HISTOIRE DE FRANCE
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Mercredi 8 février 2012 3 08 /02 /Fév /2012 11:31

                                                          Vercingétorix

 

      Chapitre VIII - Vercingétorix, chef de clan.

 

1. Rôle effacé des Arvernes depuis l’arrivée de César.

 

Nous connaissons déjà le peuple arverne ; nous savons pourquoi il avait commandé à la Gaule libre et pourquoi il pouvait lui commander encore le jour d’un soulèvement général. Ses montagnes menaçaient les grandes routes où circulaient les légions romaines. À la Gaule soulevée, il offrirait ses terrasses fortifiées propres aux longues résistances ; il lui apporterait le secours de ses fantassins et de ses cavaliers, l’aide de ses blés et de son or, le concours de ses clients traditionnels, le réconfort du souvenir des grands rois, et l’appui du dieu du Puy de Dôme.

Or, les Arvernes n’avaient pas une seule fois paru dans cette série de sinistres aventures qui s’étaient déroulées en Gaule depuis l’arrivée d’Arioviste. Il est question chez César des Éduens, des Séquanes, des Helvètes, des Carnutes, des Bituriges, des Sénons, et pas une seule fois des Arvernes. Il témoigne de l’humeur contre les uns, des égards pour les autres. Il n’a pas un mot sur le compte du peuple qui, avant son arrivée, faisait le plus parler de lui en Gaule. L’Auvergne demeure en dehors de son récit, de la marche et des campements de ses légions. En 58, elles suivent le flanc oriental du plateau central, dans leur marche du Confluent au Mont Beuvray ; en 57, elles guerroient dans le Nord ; en 56, elles longent les pentes de l’Occident, pour se rendre de la Loire à la Garonne. Elles ont fait le tour du massif sans y pénétrer. Elles ont hiverné en Franche-Comté, sur la Loire, en Belgique, et jamais dans les régions du Centre.

Il est vraisemblable que les Arvernes ne se sont signalés ni par une opposition prématurée, ni par une dépendance de flagorneurs. Le pouvoir appartenait toujours aux chefs de l’aristocratie, parents ou vainqueurs de Celtill ; son frère Gobannitio et les autres nobles continuaient à gouverner le pays, prenant les précautions nécessaires contre toute tentative nouvelle de tyrannie, surveillant d’assez près le jeune héritier de Celtill. Sans doute, comme les sénateurs des autres cités gauloises, ils avaient témoigné aux ordres de César la déférence de rigueur.

Ainsi, cette nation dont l’initiative, depuis un siècle, avait été prépondérante en Gaule, était en ce moment la plus effacée ou la plus recueillie. À moins de mentir à son caractère et de désavouer toutes ses ambitions, il fallait qu’elle prononçât son mot dans la crise solennelle qui se préparait. Les conjurés qui avaient écouté les paroles de Dumnorix ou adressé leurs vœux à Ambiorix avaient encore le droit d’espérer dans le peuple arverne et dans ses chefs.

Ces espérances grandirent le jour où le fils de Celtill, ayant atteint l’âge d’homme, devint un des plus grands chefs de la Gaule entière.

 

2. Caractère d’un chef gaulois.

 

Un chef de clan gaulois ne ressemble à aucun autre des maîtres d’hommes du monde antique, ni à l’eupatride grec, ni au patricien romain, ni au mélek phénicien, ni au roitelet de la Germanie. Il y avait chez lui à la fois la rudesse du Barbare et la souplesse de l’homme policé. Ne nous ne le figurons pas comme un glorieux sauvage, épris seulement de combats sanglants, de chasses rapides et de buveries sans fin. Certes, il aimait tout cela, et avec la fougue irréfléchie des natures encore neuves : les plus vives passions bouillonnaient en lui, et ne s’apaiseront jamais du reste chez notre aristocratie nationale, qui gardera en elle une survivance de ses premiers instincts. Mais le noble gaulois est autre chose qu’un brandisseur de glaives et un chevaucheur de grandes routes. Le Vercingétorix des statues classiques, dressant vers le ciel sa tête farouche et sa longue lance, est le chef des jours de bataille. Je crois que les hommes de son milieu connaissaient aussi des plaisirs plus fins et des goûts plus calmes. Si on veut retrouver ceux qui leur ont ressemblé le plus, il faut chercher, non parmi les Barbares du monde antique, mais parmi leurs successeurs sur le même sol. Le monde celtique, a dit avec raison M. Mommsen, se rattache plus étroitement à l’esprit moderne qu’à la pensée gréco-romaine. Et, en cherchant à comprendre Vercingétorix et ses congénères de l’aristocratie gauloise, j’ai toujours pensé malgré moi à Gaston Phœbus, superbe d’or, d’argent et de brocart, tantôt lancé dans d’infernales chevauchées où des meutes haletantes se mêlaient aux chevaux d’escorte, et tantôt trônant au milieu de ses convives, en face de la cheminée rayonnante de la grande salle de son château, entouré d’hommes d’armes, de chanteurs et de poètes, curieux lui-même de vers harmonieux et de récits imagés, beau conteur et beau diseur à son tour, intelligent, éloquent, rieur, têtu, cruel et dévot.


3. Son éducation et ses aspirations.

 

Les héritiers des grandes familles gauloises étaient élevés pour une vie de combats et une vie d’intelligence. Monter à cheval, manier les armes, courir au sanglier, c’était, sans aucun doute, les exercices obligatoires de leur adolescence. Mais une large part était aussi faite, dans leur éducation, aux travaux de l’esprit. Ne fallait-il pas qu’ils pussent comprendre et louer les poésies que les bardes chanteraient en leur honneur ? Ne devaient-ils pas eux-mêmes faire presque l’office de bardes, en célébrant leurs propres exploits et ceux de leur race avant d’engager les combats singuliers ? À table, dans le conseil du sénat, dans le conseil des chefs de guerre, dans, ces grandes réunions d’hommes, populaires ou armées, où la multitude imposait souvent sa volonté à ses maîtres, le noble gaulois devait tenir son rang, être prêt à l’attaque et à la riposte, commander par l’éloquence et savoir parler d’or.

Aussi est-il envoyé de bonne heure à l’école des druides ; il vit pendant les premières druide.jpg années de sa pensée dans la familiarité respectueuse de ces prêtres, qui sont d’ailleurs nobles comme lui, ses égaux par le rang, ses supérieurs par le mérite ; et il s’habitue à honorer autre chose que la force.

Des druides il apprend qu’il a une âme, que cette âme est immortelle, et que la mort est le simple passage d’un corps humain à un autre corps humain. Il sait bientôt par eux que le monde est une chose immense, et que l’humanité s’étend au loin, bien en dehors des terres paternelles et des sentiers de chasse ou de guerre. Enfin, ses maîtres lui font connaître ce qu’est la nation celtique, comment les Celtes ont une même origine, et que tous, amis ou ennemis du moment, sont les descendants d’un même ancêtre divin. Ainsi, le jeune homme s’imaginait peu à peu la grandeur du monde, l’éternité de l’âme, l’unité du nom gaulois. C’était chez lui un prodigieux effort pour élargir son horizon par delà ces domiciles provisoires et restreints qu’étaient son corps, le domaine de son père, la cité de ses camarades, pour contempler au loin dans des espaces infinis la durée de son être et la grandeur de sa race.

Peu d’aristocraties anciennes ont reçu un enseignement d’une telle portée, mieux fait pour stimuler le courage et l’orgueil, pour éveiller les vastes ambitions et les progrès généreux. Rien d’étroit, de formulaire, de strictement traditionnel : les druides savaient, au besoin, suppléer à leur ignorance par la hardiesse des hypothèses. Ils ne témoignaient aucun mépris pour les choses étrangères, ils avaient emprunté à la Grèce son alphabet, et peut-être avaient-ils modifié leurs doctrines primitives sous la rumeur lointaine de la philosophie grecque. Enfin, leurs procédés scolaires étaient à leur science ce qu’elle pouvait avoir de rebutant, ce que n’eût point aisément supporté l’esprit vagabond de la jeunesse celtique. C’était en vers, sous forme de longs poèmes, qu’ils donnaient leur enseignement ; il se présentait dans la trame continue de périodes cadencées. Les jeunes gens apprenaient par cœur des chants sans fin, tirades didactiques ou chansons de gestes, sœurs barbares de l’Iliade d’Homère et de la Théogonie d’Hésiode. De cette gymnastique incessante ils sortaient doués d’une excellente mémoire et d’une imagination très active : deux qualités essentielles, celle-là aux chefs d’État, celle- ci aux conquérants. Après avoir vécu leur jeunesse au son des épopées, les nobles étaient tentés de vivre à leur tour ces épopées mêmes.

Pour peu qu’ils eussent, avec l’amour de la gloire, l’intelligence des belles ambitions, ils entraient dans la vie imprégnés de l’idée que la Gaule était une grande chose et une seule patrie, et que leur devoir était d’en faire un même empire. Mettez enfin ces leçons et cette idée dans l’esprit d’un adolescent dont le père a commandé à tous les Gaulois, dont le peuple a fourni des rois à toute la Celtique, et vous comprendrez avec quelle force invincible Vercingétorix a été amené à reprendre contre César le rôle de Bituit.

 

À suivre...

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Lundi 6 février 2012 1 06 /02 /Fév /2012 07:36

 

 

Voir l'article sur Sainte Geneviève de Paris sur Le Blog de Lutèce genoveva.jpg

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Samedi 4 février 2012 6 04 /02 /Fév /2012 08:49

             Vercingétorix

 

     Chapitre VII - Le nom de Vercingétorix.

 

1. Ce n’est pas un nom de fonction, mais de personne.

 

Vercingétorix avait alors moins de trente ans. Il était né, croyait-on, à Gergovie, la principale ville des Arvernes.

Il n’y a pas longtemps encore, on regardait ce nom de Vercingétorix, non pas comme le nom propre et personnel du fils de Celtill, mais comme le titre de la magistrature suprême qu’il avait revêtue à la tête de la Gaule soulevée. Le chef arverne avait été le vercingétorix, c’est-à-dire (c’est ainsi qu’on traduisait ce mot) le généralissime ou le dictateur fédéral : César, qui ne savait pas le gaulois, a pris le nom de la fonction pour celui du chef. Dans les livres de lecture historique les plus populaires au temps où régnait le romantisme, la chose était présentée de cette manière, et l’on faisait ainsi du vaincu d’Alésia le champion anonyme et mystérieux de la liberté gauloise : l’homme s’effaçait et disparaissait derrière le héros symbolique. Michelet avait couramment écrit le vercingétorix dans son Histoire romaine et dans son Histoire de France, Amédée Thierry, dont les jugements eurent longtemps force de loi, avait lui-même accepté celte doctrine ; et si, dans son Histoire des Gaulois, il fait de Vercingétorix le nom du célèbre guerrier, c’est, dit-il, pour rendre la narration plus vivante, et parce qu’il est fastidieux de raconter en détail l’histoire d’un héros sans nom. En quoi Thierry avait tort, car l’historien ne doit pas ruser avec la vérité pour écrire un récit plus agréable, mais le présenter avec le plus grand degré de vraisemblance qu’il peut atteindre.

Ce qui donnait une apparence de raison à cette théorie sur le nom de Vercingétorix, c’est qu’il semble signifier en gaulois précisément chef supérieur ou quelque chose d’approchant. Rix, c’est, comme le latin rex ou l’irlandais ri, le mot roi : ver est un préfixe qui renferme l’idée de grandeur ou de prééminence ; cinget, enfin, signifierait celui ou ceux qui marchent, les guerriers, comme l’irlandais cing veut dire combattant. Vercingétorix deviendrait par là le grand roi des braves ou le roi très fort, et on a même dit le grand chef des cent têtes, comme Gingétorix (nous avons parlé de ce chef trévire) serait un simple roi des guerriers. monnaie vercingétorix.

La découverte, faite en Auvergne vers 1837, d’une monnaie d’or au nom même de Vercingétorix, écrit en lettres latines, des trouvailles semblables qui furent faites ensuite à Pionsat, aux environs d’Issoire, et enfin devant Alésia, c’est-à-dire aux endroits où le chef de Gergovie avait commandé ou combattu, ont jeté, quoique très lentement, le doute et le discrédit sur cette manière de raconter l’histoire. Aujourd’hui, je l’espère du moins, nul ne s’avise plus de contester son nom à Vercingétorix.

Aussi bien, César méritait, au moins en cela, une plus grande confiance : il était capable de mal juger et de méconnaître ses adversaires, mais il avait d’excellents interprètes qui ne le trompaient pas sur leurs titres. Vercingétorix devint son prisonnier et avait été son ami : César a dû faire inscrire exactement son nom sur ses tables d’hospitalité et sur les registres de la prison publique.

 

2. Si ce nom caractérise un membre de la plus haute noblesse.

 

Le nom de Vercingétorix a, dès la naissance, aussi bien appartenu au chef gaulois que celui de César à son adversaire. Mais si ce nom était synonyme de grand roi des braves, ne doit-on pas supposer qu’il prédestinait le fils de Celtill à commander aux Arvernes et à toute la Gaule ? Quelques érudits ne sont pas loin de penser, aujourd’hui, que le nom de Vercingétorix, tout en étant le nom d’un homme, n’était et ne pouvait être que celui d’un très grand personnage, qu’il était réservé à des nobles, chefs de peuple en réalité ou en espérance.

Qu’on remarque en effet que tous les noms à désinence semblable cités par César, — Ambiorix, Cingétorix, Dumnorix, Éporédorix, Orgétorix, — sont ceux de princes, de puissants ou de rois : il semble que nul ne pût s’appeler d’un nom en rix, c’est-à-dire se terminant par roi, s’il n’appartenait à une lignée ou royale ou capable de le devenir. Sans doute, après la conquête romaine, les noms de ce genre furent portés par toutes sortes de gens, et des plus humbles : leur valeur sociale disparut, en même temps que s’effaça le privilège des grandes familles. Mais à l’origine ces noms royaux sont spéciaux à ceux qui sont ou peuvent être rois, et c’était le cas de Vercingétorix, fils de Celtill.

Si séduisante que soit cette théorie, elle demeure, jusqu’à nouvel ordre, une simple conjecture. Il faudrait d’abord, pour qu’elle eût un fondement très solide, que l’étymologietsvercingetorix1g.jpg qu’on donne de ces noms fût indiscutable. Or, elle ne l’est pas plus que celle des noms de César ou d’Auguste, sur laquelle les contemporains eux-mêmes ne s’entendaient pas. Je ne puis affirmer, sans hésiter que rix, le mot décisif dans tous ces noms, signifie réellement roi. Cette terminaison ne serait-elle pas, en langue celtique, quelque suffixe sans aucun sens précis et nominal ? Nous la trouvons, en effet, dans d’autres noms, comme dans celui de Biturix, qui n’est pas un nom de personne, mais de peuple ; et, si on répond que les Bituriges étaient le peuple des rois du monde ou des rois éternels, je rappellerai que l’on écrivit à la fois Biturix et Bituricus, tout comme si rix et ricus étaient des suffixes analogues.

Mais admettons, ce qui après tout est très probable, que l’étymologie proposée pour les noms de Cingétorix et de Vercingétorix soit légitime, et que ces noms soient bien à désinence royale. Si plus tard, sous Tibère et sous les Antonins, ils ont été portés par toutes les classes de la société gauloise, comment pouvons-nous affirmer qu’il n’en fut pas ainsi dès le temps de César ? Celui-ci ne les mentionne que chez de grands chefs : mais bien des rois n’en portent pas de semblables, et d’autre part pouvait-il nous faire connaître, dans ses Commentaires, d’autres noms que des noms de chefs ?

Il demeure donc fort possible que le hasard ait fait appeler Vercingétorix le fils de Celtill, comme ce fut le hasard qui valut au fils d’un obscur athénien le nom de Démosthène, la force du peuple. Mais il prépara bien les choses, en faisant de l’un et de l’autre les hommes de leur nom.

 

3. De l’importance qu’il a pu avoir.

 

Car le nom de Vercingétorix n’a pas dû être une chose banale et sans valeur, indifférente à l’attitude de ceux qui l’entendaient, inutile à la fortune de celui qui le portait. En dehors de toute signification précise, il sonnait franchement et fièrement gaulois. Le mot appartenait à cette classe de noms superbes et sonores que les Gaulois de toute la Gaule affectionnaient, aussi bien ceux de la Belgique que ceux des Alpes et de la Loire. Tour à tour, les trois précurseurs de Vercingétorix à la tête du parti national ont porté un nom semblable : Orgétorix l’Helvète, Dumnorix l’Éduen, Ambiorix l’Éburon. C’était un nom à panache. Il retentissait profond et terrible, comme dit un écrivain grec des sons effrayants que prononçaient les Gaulois. Il semblait fait pour inspirer l’épouvante, écrivit plus tard l’historien latin Florus. Chez ce peuple sensible aux choses extérieures, aux couleurs voyantes et aux mots éclatants, le nom de Vercingétorix pouvait être, sinon un élément, du moins un ornement de la puissance souveraine.

Mais ce qui prédisposait l’Arverne à commander à la Gaule, c’étaient le passé et le présent de son peuple, la force de son clan, le prestige de sa personne.

 

À suivre...

 

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