Vercingétorix
Chapitre - Le soulèvement de la Gaule.
2. De intervention de la religion et des druides dans le soulèvement général.
Le nom des Carnutes doit attirer notre attention sur les druides. Ont-ils, eux aussi, dénoncé la guerre à César, ou se sont-ils tenus, eux et leurs dieux, dans la neutralité ? Quelle a été, depuis l’arrivée jusqu’au départ du proconsul, l’attitude de l’aristocratie religieuse en face du peuple romain ?
À ces questions, nul ne pourra jamais répondre que par des conjectures. On ne trouvera pas la moindre allusion, dans les Commentaires de César, à un rôle joué par la religion dans la guerre de la Gaule ; et les autres historiens, plus ou moins influencés par lui, imitent sur ce point sa réserve.
Ce silence doit être voulu. César a vécu pendant quelques mois auprès du druide Diviciac ; il en a fait son confident et son conseiller dans des causes délicates : pas un instant il n’a mentionné sa qualité de prêtre. Il a prêté aux chefs gaulois de beaux et longs discours : il évite de leur faire prononcer les noms des dieux. Une seule fois, dans le cours des grandes révoltes, nous nous apercevons qu’ils pensaient à la divinité en combattant, et c’est en lisant le livre des Commentaires qui n’est point écrit par César.
Le proconsul a la ferme volonté de tenir les puissances religieuses à l’écart du récit de ses démêlés avec les hommes. A-t-il jugé, lui, sceptique par philosophie, qu’il était inutile de faire intervenir, pour expliquer des affaires sérieuses et positives, les fantômes créés par l’imagination craintive des peuples ? ou bien, politique prudent, a-t-il voulu insinuer aux Gaulois, en racontant ses victoires, que leurs dieux n’ont paru nulle part, et que, s’ils se trouvaient d’un côté, c’était de celui des Romains ? ne dit-il pas lui-même, et tout à fait incidemment, que ces dieux ressemblaient à ceux de Rome, leur Teutatès n’étant que Mercure ? Quoi qu’il en soit, tous les insurgés dont parle César, Ambiorix, Indutiomar, Vercingétorix lui-même et surtout, et les soldats aussi bien que les chefs, n’apparaissent dans les Commentaires que comme des hommes qui commandent ou qui obéissent, et rien de plus, ignorants de la prière et de la foi, étrangers à toute crainte religieuse et à toute espérance vers le ciel. César ne leur a laissé que l’allure militaire, et le moins possible de couleur locale. Il a laïcisé à outrance l’esprit et l’histoire de la Gaule.
César a par là, sinon dénaturé, du moins dénudé cette histoire. Nul ne croira que la Gaule n’ait pas appelé prêtres et dieux à son secours. Ces hommes, que leur adversaire regarde comme voués aux superstitions, ont dû terriblement jouer de leurs croyances dans ces journées décisives de leur vie ; ces dieux, dont la multitude grouillait sur les montagnes, le long des sources et dans les bois, ont dû s’agiter sur le passage de tant d’hommes en armes ; le sang des victimes humaines a dû couler pour solenniser les serments des conjurations suprêmes et attirer sur les étendards gaulois la faveur des puissances souveraines. Il est impossible que les druides, leurs prophètes et leurs bardes soient devenus subitement muets à l’arrivée des Romains : les prêtres et les desservants de la religion gauloise avaient la parole facile et l’humeur loquace. Voilà des hommes dont César nous dit, textuellement : Ils décident presque de toutes les causes privées et publiques ; ils peuvent interdire les sacrifices aux particuliers et aux nations mêmes qui n’acceptent pas leurs sentences : il n’y a en Gaule que deux classes qui soient considérées, les druides et les chevaliers ; et c’est par les prêtres que les magistrats peuvent être installés. Croira-t-on que, jusque-là arbitres et juges suprêmes, les druides aient brusquement abdiqué leur puissance ? Je ne m’imagine pas la subite abstention de tout un sacerdoce au milieu des conflits politiques et des luttes nationales.
Si la logique des faits n’a point subi trop de démentis dans la guerre des Gaules, s’il est permis de deviner la conduite des hommes d’après leur origine et leur caractère, voici ce qu’on pourrait supposer de l’histoire des druides depuis l’arrivée des Romains.
À aucun moment, je doute qu’ils aient été unanimes pour ou contre Jules César. Le sacerdoce partagea les querelles et les partis pris de la noblesse, à laquelle il était allié. Malgré leurs assemblées générales et leur chef unique, les prêtres étaient divisés entre eux ; les armes seules décidaient parfois du choix du grand pontife. Éduens et Séquanes, chaque parti devait tenir à ce qu’il fût homme de son goût, comme Athéniens ou Spartiates cherchaient à faire parler leur langue à la sibylle d’Apollon.
Au début, les prêtres, ainsi que les nobles, sont en majorité du côté de César. C’est un druide que Diviciac, le traître le plus intelligent et le plus utile que le proconsul ait rencontré chez les Gaulois ; et je soupçonne que le druidisme était particulièrement influent chez les Éduens, amis presque séculaires du peuple romain.
Insensiblement, les prêtres, eux aussi, s’éloignèrent du proconsul. Il n’est plus question de
Diviciac après 57. L’impérialisme militaire de César s’accommodait mal d’une théocratie officieuse. Ce fut, de tous les Romains, celui que les scrupules religieux ont le moins arrêté. Les dieux
gaulois ne troublèrent pas plus son bon sens que les dieux de Rome. Il s’est passé, sans nul doute, des auspices sacerdotaux pour introniser Tasget et Cavarin ; on ne se représente pas les
druides inaugurant l’assemblée de la Gaule sous la présidence du général romain. La civilisation latine menaçait d’une fin prochaine ce qui faisait la grandeur et la puissance du sacerdoce
national : les chants des bardes, les prophéties des devins, les sacrifices sanglants des prêtres. En présence de César, les lyres ne résonnaient plus de la louange des héros gaulois, et les
dieux étaient sevrés de victimes humaines.
Depuis l’hiver de 54-53, la majorité des druides est passée (je le suppose du moins) du côté de la conjuration : si les prêtres n’en furent pas les inspirateurs, ils en étaient du moins les auxiliaires. Quatre ans plus tard, lorsque César quitta pour toujours la Gaule vaincue, les bardes et les druides furent les premiers à se réjouir, et reprirent, ceux-là leurs harpes et ceux-ci leurs couteaux. Après la mort de Néron, au temps de l’incendie du Capitole, ce sont les druides qui prophétisent la revanche des Celtes : les Romains ne séparent pas leur nom de la crainte d’une révolte gauloise. De la même manière, à la veille du principal soulèvement, ils ne purent être que du côté de ceux qui le préparaient. Ce fut dans la profondeur des bois que se tinrent les conciliabules des chefs, et ces bois étaient l’asile ordinaire des rendez-vous sacrés. Les conjurés profitaient des fêtes d’hiver pour haranguer les hommes, et c’étaient des prêtres qui présidaient à ces fêtes. Un des deux chefs carnutes qui proclameront la guerre dans l’hiver de 53-52, semble être revêtu d’un sacerdoce.
Car, enfin, ce sont les Carnutes qui, les quatre dernières années de la guerre, se sont périodiquement faits les hérauts du soulèvement (et, chose étrange ! leur nom signifie peut-être, en langue celtique, la trompette de combat). En 54, ils massacrent le, roi imposé par Rome ; en 53, ils refusent de venir à rassemblée convoquée par César ; en 52, l’année de Vercingétorix, ils donnent le signal de l’entrée en campagne ; l'année suivante encore, après la chute d’Alésia, ils recommenceront la lutte à l’improviste, au beau milieu de l’hiver. Ils furent, de tous les peuples de la Gaule, celui qui s’acharna le plus à vouloir la liberté, et c’était celui qui offrait l’hospitalité à la réunion des prêtres. Ce ne peut être un hasard si le mot d’ordre de la révolte a toujours été lancé près de l’enceinte sacrée où les druides prenaient leurs décisions.
À suivre...
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Gaule : il la présida, à son habitude, du haut de son tribunal. Les
Trévires, en guerre avec lui, n’y parurent pas, et le proconsul n’eut pas lieu de s’en étonner. Mais, pour la première fois depuis qu’il commandait en Gaule, deux des principales nations
celtiques, les Sénons et les Carnutes, refusèrent d’envoyer des députés pour jouer près du camp romain la comédie de la liberté gauloise.
cet aspect farouche qui effrayait l’ennemi, droit sur son cheval de bataille, vêtu de la tunique aux couleurs bigarrées, la poitrine constellée de phalères de métal, ayant à son côté,
suspendue par un baudrier d’or, la large et longue épée incrustée de corail, sur sa tête le casque surmonté d’un monstrueux cimier qui semblait prolonger encore sa haute stature, — mais aussi,
flottant autour de cet appareil d’éclat et de terreur, le souffle vivant de la jeunesse, l’air de virginité militaire du chef adolescent qui n’a point encore souffert pour la liberté. S’il était
vrai que les âmes des guerriers gaulois émigraient d’un corps à l’autre, les Arvernes ont pu se demander si Luern ou Bituit, les chefs encore célèbres de la Gaule triomphante, ne revenaient pas
de leur lointain séjour sous la forme juvénile du dernier de leurs successeurs.
soixante-dix hectares, celle-ci avec
une superficie presque double : quand Auguste transporta à Autun les habitants de la vieille cité éduenne, il fit bâtir pour les renfermer une muraille de près de 6 kilomètres de circuit, qui
pouvait contenir plusieurs dizaines de mille hommes. Les fouilles de Bibracte (et Gergovie devait lui ressembler) ont fait reconnaître un fouillis de maisons tassées, d’échoppes et de boutiques
encombrées, des marchés, des rues et des venelles, une série de quartiers dont chacun était le domaine d’un métier différent, et où les gens vivaient, travaillaient, mouraient et recevaient leur
sépulture ensemble ; on a reconstitué des ateliers de forgerons, de fondeurs, d’émailleurs aux établis rutilants. Et on se représente aisément la foule qui vivait là au temps de Dumnorix, active,
grouillante, tapageuse, et disposée, dans les jours de conflit politique, à fournir à un chef ambitieux l’appoint décisif d’une émeute populaire.
années de sa pensée dans la familiarité respectueuse de ces prêtres, qui sont
d’ailleurs nobles comme lui, ses égaux par le rang, ses supérieurs par le mérite ; et il s’habitue à honorer autre chose que la force.